Le geste central
Le diagnostic est immédiat — et terrifiant de simplicité : l'homme moderne n'a pas de centre. Tiraillé entre désirs hétéroclites, identités successives, opinions empruntées, il est « une maison divisée contre elle-même » — formule évangélique que Schuon reprend littéralement. Et une telle maison, dit-il, est destinée à s'écrouler, eschatologiquement parlant.
La question du livre n'est donc pas « quel centre choisir ». C'est, plus radicalement : quelles sont les conditions pour qu'un homme ait un centre — et quelles sont les conditions pour qu'il en soit privé ? Schuon ne donne pas de recette ; il décrit la structure de l'âme centrée. C'est sa dernière grande anthropologie spirituelle.
Les concepts-clés (vulgarisés)
- Être normal = être homogène — Pour Schuon, la « normalité » n'est pas statistique (ce que font les gens). Elle est ontologique : être normal, c'est être conforme à sa norme, à son archétype. Et l'archétype humain est unifié : l'homme normal a un centre — vers lequel toutes ses tendances convergent. L'hétéroclite, le mélangé, le multipliciel est, en cette acception, sub-normal.
- Le centre = le sens de l'Absolu — Avoir un centre, ce n'est pas avoir une personnalité forte ou des opinions stables. C'est avoir, au cœur de soi, la tendance vers l'Absolu — peu importe que cela se nomme « amour de Dieu », « recherche du Tao », ou « quête du Soi ». Sans cette tendance, tous les autres centres possibles (le travail, la famille, le succès, la pensée) sont des simulacres de centre.
- Les types humains (castes naturelles) — Schuon reprend, en les distinguant des castes institutionnelles indiennes, les castes naturelles : quatre types d'hommes qu'on retrouve dans toutes les civilisations. L'homme intellectif-sacerdotal tend à la sagesse. L'homme guerrier-royal tend à la gloire. L'homme honnête — marchand ou artisan — tend à la prospérité bien tenue. L'homme manuel tend au service concret. Toutes ces orientations sont légitimes ; aucune n'est inférieure ; mais chacune a sa voie propre vers le centre.
- Intelligence et caractère — Schuon les distingue rigoureusement. L'intelligence est la capacité de saisir le vrai ; le caractère est la capacité de l'habiter. On peut avoir l'une sans l'autre — et c'est même fréquent. L'intelligence sans caractère devient brillante et stérile ; le caractère sans intelligence reste loyal mais aveugle. La sagesse les requiert toutes deux. Pour Schuon, seul le caractère permet à l'intelligence de servir à quelque chose.
- Primauté de l'intellection — Reprise du thème de L'œil du cœur, mais appliquée à l'éducation et à la spiritualité concrètes. L'intellection (la connaissance par identification) prime sur l'opinion, le sentiment, et même la foi prise au sens étroit. Mais Schuon nuance : la primauté de l'intellection n'autorise pas à mépriser la voie de l'amour ou la voie de la pratique — elle dit simplement quel est le sommet de la pyramide.
- La gnose n'est pas n'importe quoi — Chapitre crucial où Schuon défend la gnose authentique contre ses caricatures. Toute connaissance prétendument supérieure n'est pas gnose : la gnose est discernante, elle distingue, elle hiérarchise ; ce qui mélange tout, nivelle tout, brouille tout — ce n'est pas la gnose, c'est sa parodie. Cette mise au point est devenue rare dans les milieux dits « ésotériques ».
- Catégories universelles — Schuon distingue, sous différents angles, les catégories qui structurent toute réalité : l'Essence et l'Existence, l'Esprit et la Matière, l'Universel et le Particulier. Ces couples ne sont pas des oppositions mais des polarités — chacune nécessaire pour que l'autre ait sens.
- Degrés et dimensions du théisme — Tous les théismes ne se valent pas. Schuon distingue le théisme exotérique (Dieu comme Personne face à Sa créature) du théisme ésotérique (Dieu comme Réalité unique au-delà de toute distinction). Les deux sont vrais — chacun à son niveau — mais le second contient et dépasse le premier, comme l'océan contient et dépasse la vague.
- David, Shankara, Hônen — les trois voies — Trois figures incarnent trois modes complets de spiritualité. David : la voie de la prière personnelle, du dialogue du cœur avec Dieu ; il est « tout le grand message sémitique ». Shankara : la voie de la gnose pure, la connaissance non-duelle de l'Ātman. Hōnen (1133-1212, fondateur de l'école Jōdo japonaise du Bouddha Amida) : la voie de la confiance pure — le salut par l'invocation du Nom (nembutsu). Trois voies, trois Centres, mais un seul Centre ultime.
- Le « Notre Père » — Schuon consacre un chapitre à une lecture métaphysique du Pater chrétien — étonnante pour qui le connaissait seulement comme musulman. Chaque demande est replacée dans son architecture cosmologique : « qui êtes aux cieux » comme désignation de la transcendance, « que ton nom soit sanctifié » comme reconnaissance du Nom divin, etc. Texte précieux pour qui aime à la fois christianisme et soufisme.
L'architecture de l'ouvrage
Première partie · Anthropologie intégrale
Cinq études sur l'homme dans sa structure spirituelle : Avoir un centre (le chapitre éponyme, qui pose toute la doctrine), Tour d'horizon d'anthropologie, Intelligence et caractère, Primauté de l'intellection, La gnose n'est pas n'importe quoi.
Deuxième partie · Ontologie et cosmologie
Deux études plus métaphysiques : Catégories universelles (les structures de la réalité), À propos d'une ambiguïté onto-cosmologique.
Troisième partie · Perspectives spirituelles
Quatre études : Degrés et dimensions du théisme, « Notre Père qui êtes aux cieux », David, Shankara, Hônen, Clefs fondamentales. C'est là le cœur contemplatif du livre.
Quatrième partie · Sujets divers
Trois études plus libres : Au sujet de l'art de traduire, Le message d'un art vestimentaire, À propos d'une question d'astronomie. Schuon y montre que la métaphysique peut s'appliquer à tout — même au vêtement, même au mouvement des astres — si l'on a la patience d'y chercher la structure.
Quelques voix
« Être normal, c'est être homogène, et être homogène, c'est avoir un centre. » Avoir un centre, chap. I
« L'homme normal est celui dont les tendances sont, sinon tout à fait univoques, du moins concordantes — c'est-à-dire suffisamment concordantes pour pouvoir véhiculer ce centre décisif que nous pouvons appeler le sens de l'Absolu ou l'amour de Dieu. » Avoir un centre, chap. I
« David, dans ses Psaumes, étale devant nous tous les trésors du dialogue entre la créature et le Créateur. Tout s'y manifeste : la détresse, la confiance, la résignation, la certitude, la gratitude ; et tout se combine et devient un chant à la gloire du Souverain Bien. » David, Shankara, Hônen
Pour le lire
Avoir un centre est peut-être le plus actuel des livres de Schuon — celui qui parle le plus directement à l'expérience de l'homme contemporain. Le chapitre éponyme se lit d'une traite et marque pour longtemps. Le chapitre David, Shankara, Hōnen est l'un des plus beaux exercices comparatistes jamais écrits — chaque figure y est traitée avec une empathie totale, sans mélange ni nivellement.
À conseiller aux lecteurs qui sortent de L'œil du cœur et veulent voir l'application concrète de la doctrine. Et à toute personne qui sent en elle, sans le nommer, l'inquiétude de manquer de centre.
Résonances
- La doctrine du cœur (qalb) dans le module Cheminer
- L'art chrétien de la prière personnelle (David) en regard du dhikr soufi
- Le bouddhisme Jōdo et la voie de l'invocation (résonance immédiate avec le dhikr)
- Pour la doctrine des types humains : voir l'école de Guénon sur les castes traditionnelles