سَعْدِي الشِّيرَازِي

Mušarrif al-Dîn Saʿdî

v. 1210 — 1292 · Chiraz

Le sage voyageur, conteur de la prose la plus pure du persan. Celui qui transforma la sagesse spirituelle en récits accessibles à tous.

Saʿdî est l'autre grand fils de Chiraz — antérieur d'un siècle à Hâfez, et son maître spirituel à distance. Si Hâfez chante par fragments d'éclair, Saʿdî conte. Si Hâfez ravit l'âme par l'ambiguïté, Saʿdî l'instruit par la sagesse claire. Les deux poètes forment ensemble les deux versants de l'âme persane.

Trente années d'errance

Né à Chiraz vers 1210, Saʿdî perd son père très jeune et grandit dans la pauvreté. Il étudie à la Niẓāmiyya de Bagdad — la grande université du temps, où enseignait jadis Ghazâlî. Puis, fuyant l'invasion mongole qui ravage le monde iranien, il commence ce qui sera trente années de voyages à travers le monde musulman.

Il parcourt la Syrie, l'Arabie, l'Égypte, l'Asie Mineure, l'Irak, la Mésopotamie. Il fait le pèlerinage à La Mecque quatorze fois, dit-on. Il rencontre derviches errants et cheikhs établis, marchands et mendiants, princes et esclaves. Il est, une fois, capturé par les croisés en Syrie et mis aux travaux forcés, dont un riche musulman finit par le racheter — pour lui donner ensuite sa fille en mariage (mariage qu'il regrettera amèrement, comme il le racontera plus tard).

Toute cette expérience nourrit son œuvre. Saʿdî ne pratique pas la spiritualité dans la cellule de l'ermite — il la pratique sur les routes du monde. Sa sagesse est celle d'un homme qui a tout vu, qui sait combien sont multiples les hommes, et qui en a tiré une philosophie de la vie à la fois lucide et compatissante.

Le retour à Chiraz

Vers 1257, à près de cinquante ans, Saʿdî rentre à Chiraz, sa ville natale, qui a entre-temps changé de main politique mais a échappé au pire du désastre mongol. Il y est accueilli comme un homme illustre. Le prince local — Saʿd ibn Zangî, qui a donné son nom au poète (Saʿdî = « de Saʿd ») — le protège. Saʿdî s'installe, écrit. Il vivra encore trente-cinq ans, jusque vers 1292.

Pendant ces décennies tranquilles, il compose les deux œuvres qui feront sa gloire.

Les deux jardins

بُوسْتَان

Boustân — Le Jardin (1257)

Long poème didactique en dix chapitres, sur la justice, la générosité, l'amour, l'humilité, le contentement, l'éducation, la résignation, la gratitude, le repentir, la prière. Chaque chapitre est tissé d'anecdotes brèves — réelles ou inventées —, suivies d'enseignements spirituels. C'est le manuel de sagesse pratique le plus aimé de la culture persane.

گُلِسْتَان

Golestân — La Roseraie (1258)

Œuvre composée en prose rythmée — mélange unique de phrases ciselées et de vers ponctuant — sur les mêmes thèmes. Huit chapitres : la conduite des rois, la morale des derviches, la vertu du contentement, les bienfaits du silence, l'amour et la jeunesse, la faiblesse et la vieillesse, l'éducation, la convivialité. La prose de Saʿdî dans le Golestân est considérée comme la plus parfaite de toute la littérature persane.

Le Golestân sera, pendant des siècles, le livre d'apprentissage de la langue persane — comme le De Officiis de Cicéron pour le latin médiéval. Tout enfant éduqué dans l'aire persane, du XIVe au XXe siècle, l'apprenait par cœur. Encore aujourd'hui, beaucoup d'Iraniens citent Saʿdî dans la conversation comme on cite La Fontaine en France.

La méthode du conte

La force de Saʿdî est la brièveté. Là où ʿAṭṭâr déploie de longs récits, Saʿdî résume une vérité spirituelle en quelques lignes — une anecdote, suivie d'un distique qui en tire la leçon. Cette concision lui permet d'aborder une variété infinie de sujets sans jamais lasser.

Un exemple typique tiré du Golestân :

Un derviche dit à un roi : « Tu n'as ni la noblesse de ton père, ni la sagesse de ton grand-père. » Le roi se mit en colère. Le derviche dit : « Pourquoi te fâches-tu ? La vérité est amère, mais elle nourrit. La flatterie est sucrée, mais elle empoisonne. »

Mieux vaut une vérité qui blesse qu'un mensonge qui caresse. Saʿdî, Golestân

Le célèbre vers de l'humanité

Un distique du Boustân est devenu, dans la culture persane, le résumé même de la fraternité humaine. Tellement célèbre qu'il a été choisi pour être inscrit à l'entrée du siège des Nations Unies à New York, où on peut le lire en plusieurs langues :

Les fils d'Adam sont membres d'un seul corps,
Tirés d'une seule et même substance.
Si une partie souffre d'un mal,
Les autres ne sauraient connaître le repos.
Toi qui es indifférent au malheur des autres,
Tu n'es pas digne du nom d'homme.
Saʿdî, Boustân

En six lignes, Saʿdî dit l'universalisme humain. C'est, sept siècles avant la Déclaration universelle, une formulation parfaite de la fraternité spirituelle qui transcende les frontières confessionnelles et politiques. La sagesse soufie débouche naturellement sur cette intuition : si tous les hommes participent du même souffle divin, ils sont membres d'un même corps.

Une spiritualité de la convivialité

Saʿdî n'est pas un mystique d'extase comme Hallâj ni un métaphysicien comme Ibn ʿArabî. Sa spiritualité est concrète, sociale, conviviale. Il enseigne :

Cette sagesse pratique est nourrie par le soufisme — Saʿdî fréquentait les confréries, en particulier la Suhrawardiyya en Irak —, mais elle s'adresse à tout le monde, pas seulement aux mystiques avancés. C'est ce qui fait sa popularité : un grand-père iranien lit Saʿdî à son petit-fils ; un marchand turc le médite dans son comptoir ; un prince indien le commente à sa cour.

La sagesse traduite

Saʿdî a été l'un des premiers poètes orientaux traduits en Europe. Dès 1634, André du Ryer publie une traduction française du Golestân. Adam Olearius le traduit en allemand en 1654. Voltaire, Diderot, Hugo, Goethe, Emerson, Thoreau — tous l'ont lu et cité. Goethe écrit dans son journal : « Personne, depuis les Anciens, n'a su mieux que Saʿdî dire la sagesse en aphorismes parfaits. »

Cette transmission est précieuse. Saʿdî a, peut-être plus que tout autre poète soufi, fait passer la sagesse de l'islam en Occident. Avant que l'Europe découvre Rûmî ou Ibn ʿArabî, elle lisait Saʿdî. Et beaucoup de ce qu'on appelle aujourd'hui « morale humaniste » dans nos langues européennes porte secrètement la trace de ses anecdotes.

Le mausolée

Saʿdî meurt à Chiraz vers 1292, à l'âge avancé de quatre-vingt-deux ans. Son tombeau, le Saʿdiyeh, est aujourd'hui dans un magnifique jardin de la ville, à quelque distance de celui de Hâfez. Les deux poètes — voisins dans la vie, voisins dans la mort — sont les deux gardiens éternels de la spiritualité persane.

Tout être qui vient au monde se brisera tôt ou tard.
Heureux celui qui a laissé après lui un bon souvenir —
Car le bon souvenir est immortel. Saʿdî, Golestân