حَافِظ الشِّيرَازِي

Shams al-Dîn Muhammad Hâfez

v. 1320 — 1389 · Chiraz

Le ravisseur des cœurs. Celui qui chanta le vin, la rose et la beauté — pour dire l'Aimé sans Le nommer.

Khwâjeh Shams al-Dîn Muhammad — surnommé Hâfez · حَافِظ (« celui qui sait par cœur », parce qu'il connaissait l'intégralité du Coran par cœur) — est le plus grand poète lyrique de langue persane. Aucun nom, en Iran, n'est plus aimé. Sa tombe à Chiraz, dans un jardin de roses, est le lieu de pèlerinage le plus visité du pays — bien avant la mosquée de l'imam Reza.

Le poète enraciné

Hâfez naît à Chiraz dans une famille modeste vers 1320. Il y vivra toute sa vie, ne s'en éloignant qu'une seule fois — un projet de voyage en Inde abandonné dès l'embarquement, lorsqu'une tempête lui fit comprendre qu'il avait sa place dans sa cité natale. Cette fidélité à Chiraz est inscrite dans son œuvre : la ville, ses jardins, son climat, ses passions, sont la trame de ses poèmes.

Élevé dans une atmosphère mystique — son père meurt jeune, sa mère et son frère le poussent vers les études —, il apprend par cœur le Coran, puis étudie le droit, la théologie, l'astrologie. Mais sa vocation est ailleurs : c'est le ghazal · غَزَل, le poème lyrique amoureux, qui le saisit. À vingt ans, il commence à composer.

Le ghazal porté à sa perfection

Le ghazal est une forme courte — sept à quinze distiques, sur un mètre régulier, avec une rime unique répétée à la fin de chaque second hémistiche. Avant Hâfez, le ghazal mystique avait déjà été pratiqué par Rûmî, par Saʿdî (concitoyen et prédécesseur immédiat à Chiraz), par Anvarî. Mais Hâfez le porte à un sommet d'art que personne après lui n'atteindra.

Sa particularité est l'ambiguïté volontaire. Chaque ghazal peut être lu à plusieurs niveaux :

Hâfez ne tranche jamais. Quand il dit « sers-moi du vin », c'est parfois du vin véritable (sa ville était réputée pour ses vignobles), parfois le vin spirituel de la connaissance divine, parfois la métaphore mystique du ravissement. Cette polysémie est son génie — chaque lecteur, à chaque relecture, trouve un sens nouveau.

Le Divân

دِيوَان حَافِظ

Le Dîvân de Hâfez

Environ 500 ghazals — soit quelque 5 000 vers — formant l'œuvre poétique la plus aimée de toute la littérature persane. Composé tout au long de sa vie, le Dîvân a été compilé après sa mort par son disciple Muhammad Gulandâm. Il existe en innombrables éditions, et reste, depuis sept siècles, le livre que tout Iranien possède chez lui, à côté du Coran.

Le grand symbole du vin

Le vin (mey · مَی en persan) est l'image centrale de Hâfez. Vin réel, certes — mais surtout, vin mystique. Pour qui sait lire, l'échanson (sâqî) est Dieu qui verse l'enseignement aux assoiffés ; la taverne (meykhâne) est le lieu de la révélation intérieure ; l'ivresse (masti) est l'extase mystique ; et le buveur, c'est l'amant divin qui ne se contient plus.

Verse, ô échanson, ce vin qui éveille les morts.
Verse-le dans la coupe brisée de mon cœur,
Pour que je danse, ivre, sur la tombe de moi-même.
Hâfez, Dîvân

Cette allégorie du vin n'est pas une invention de Hâfez — elle vient d'Ibn al-Fâriḍ, de Rûmî, des soufis arabes. Mais Hâfez lui donne une intensité et une finesse incomparables. Et la contradiction qu'elle suscite — entre l'interdit coranique du vin et son éloge poétique — devient, pour lui, le ressort même de la spiritualité : il faut oser dépasser la lettre pour rejoindre l'esprit.

Une œuvre qui agite la communauté

L'audace de Hâfez n'a pas plu à tous. Plusieurs juristes de son temps voulurent l'inquiéter — l'accuser de boire vraiment du vin, de fréquenter les mauvais lieux, de moquer la religion. Sa protection venait de princes locaux qui aimaient ses poèmes : le sultan Shâh Shujâʿ d'abord, puis le prince Mansûr.

Quand Hâfez meurt en 1389, les autorités religieuses refusent même de l'enterrer en cimetière musulman. Les habitants de Chiraz, indignés, proposent un compromis : ouvrons son Dîvân au hasard, et si le vers tiré est édifiant, qu'il soit enterré chrétiennement. Le sort tombe sur ce distique :

Ne refusez pas à Hâfez le pas funéraire —
Il s'enfonce dans la faute, mais le paradis l'attend.
Hâfez (vers tiré par tirage au sort)

La sentence parut suffisante. Hâfez fut enterré avec les honneurs dans ce qui est aujourd'hui le Hâfeziyeh — son mausolée, fait jardin et lieu de poésie. La tradition persane des fals-i Hâfez — tirer son sort en ouvrant le Dîvân au hasard — est née de cet épisode et perdure encore aujourd'hui dans chaque foyer iranien.

La rose et le rossignol

Au-delà du vin, deux autres figures parcourent l'œuvre : la rose (gol) et le rossignol (bolbol). La rose est la beauté éphémère du monde, l'aimée fragile, en dernière analyse Dieu Lui-même qui se manifeste dans la beauté. Le rossignol est l'amant — qui chante sans relâche son amour pour la rose, sans pouvoir la posséder.

Cette image — l'amant éternel qui chante son amour sans atteindre l'objet — dit, pour Hâfez, la condition humaine elle-même. Nous sommes les rossignols qui chantent leur nostalgie. Et ce chant est, déjà, une forme d'union. Le rossignol qui aime la rose n'est plus séparé d'elle ; il l'habite par son chant.

L'influence universelle

Aucun autre poète persan, peut-être, n'a eu une influence aussi durable. Hâfez a façonné toute la sensibilité littéraire iranienne — chaque vers à peu près qui résonne dans la langue persane lui doit quelque chose. Plus loin, son influence touche l'Inde moghole (où on l'imite abondamment), la Turquie ottomane (le sultan Selim Ier lui consacre une édition princière), et plus tard l'Europe.

Au XIXe siècle, Goethe découvre Hâfez à travers la traduction allemande de Hammer-Purgstall et en est bouleversé. Il compose en sa réponse le West-östlicher Divan (« Divan d'Orient et d'Occident », 1819) — un dialogue spirituel à distance entre le poète allemand et son frère persan. Pour Goethe, Hâfez est un « jumeau » — un homme qui a su, en d'autres mots, dire les mêmes vérités.

Hâfez ne ressemble à personne — et personne ne lui ressemble.
Il est unique au monde, comme la lune est unique au ciel. Goethe, West-östlicher Divan

Saint ou poète ?

Une dernière question hante la postérité : Hâfez était-il un saint soufi, ou un poète qui maniait habilement le vocabulaire mystique ? Cette question est probablement mal posée. Hâfez n'a jamais été affilié formellement à une confrérie ; il n'a pas eu de disciples ; il n'a pas écrit de traité doctrinal.

Mais ses poèmes témoignent d'une connaissance intérieure qui ne se feint pas. Et la tradition iranienne, depuis sept siècles, le considère unanimement comme un ʿārif · عَارِف — un gnostique, un connaissant. Son tombeau est visité comme celui d'un saint. Et nul amateur de sa poésie ne peut, après l'avoir longuement fréquentée, douter que son auteur ait connu, à sa manière propre, le ravissement dont il parle.

Quiconque a senti une fois sur ses lèvres le goût du vin de Hâfez
ne pourra plus jamais boire à d'autres coupes. Adage persan