Son œuvre
Le génie de Rūmī tient en peu de livres — mais chacun est un océan. Cette section s'enrichira d'œuvre en œuvre.
L'amour comme voie. La parole consumée par sa propre flamme. Le poète qui devint, par l'épreuve de la perte, une bouche pour l'invisible.
Il naît à Balkh, dans le Khorassan oriental, vers 1207. Fuyant l'avancée des Mongols, sa famille prend la route de l'exil — Nichapour, Bagdad, La Mecque, Damas, et enfin Konya, capitale du sultanat seldjoukide d'Anatolie. À la mort de son père en 1231, le jeune Rûmî lui succède : à vingt-quatre ans, il est déjà juriste, prédicateur respecté.
وُلِدَ في بَلْخ، في خُرَاسَان الشَّرْقِيَّة، نَحْوَ سَنَة ١٢٠٧. هَرَبًا مِنْ زَحْفِ المَغُول، أَخَذَتِ العَائِلَة طَرِيقَ المَنْفَى — نَيْسَابُور، بَغْدَاد، مَكَّة، دِمَشْق، وَأَخِيرًا قُونْيَة، عَاصِمَة سَلَاجِقَة الرُّوم. عِنْدَ وَفَاة وَالِدِهِ سَنَة ١٢٣١، خَلَفَهُ الشَّابّ الرُّومِي : في الرَّابِعَة وَالعِشْرِين، صَارَ فَقِيهًا وَوَاعِظًا مُحْتَرَمًا.
En 1244, un derviche errant arrive à Konya. Il s'appelle Shams al-Dīn al-Tabrīzī — le Soleil de Tabriz. Vieil homme rude, sans école, sans diplôme, sans confrérie. La rencontre est foudroyante. Les deux hommes se retirent ensemble plusieurs mois — Rûmî délaisse tout. Quelque chose, en lui, est en train de mourir.
في سَنَة ١٢٤٤، وَصَلَ دَرْوِيش جَوَّال إِلى قُونْيَة. كانَ اسْمُهُ شَمْس الدِّين التَّبْرِيزِي — شَمْس تَبْرِيز. شَيْخ صَلْب، بِلَا مَدْرَسَة، بِلَا شَهَادَة، بِلَا طَرِيقَة. كانَ اللِّقَاء صَاعِقًا. اِنْعَزَلَ الرَّجُلَان مَعًا — أَهْمَلَ الرُّومِي كُلَّ شَيْء. شَيْءٌ مَا فِيهِ كانَ يَمُوت.
J'étais cru, j'ai été cuit, puis calciné.
كُنْتُ نَيِّئًا، صِرْتُ مَطْبُوخًا، ثُمَّ مُحْتَرِقًا.
— Rûmî, après sa rencontre avec Shams
Shams disparaîtra deux fois — la deuxième définitivement, vers 1247-1248. Rûmî le cherchera, partira jusqu'en Syrie pour le retrouver. Et il comprendra, peu à peu, que Shams n'était pas extérieur — qu'il s'était fondu en lui, qu'il était devenu lui. « Pourquoi chercherais-je au-dehors ? Je suis le même que celui que je cherchais. »
De cette perte naîtra la poésie. Le savant juriste devient un torrent de paroles. Il dicte à son disciple Husām al-Dīn, parfois en marchant, parfois en tournant sur lui-même dans une transe spontanée. Les vers jaillissent par milliers.
Le Mathnawī Maʿnawī — œuvre de la maturité, dictée pendant les dernières années — comprend environ 25 000 distiques en six livres. Recueil de contes, allégories, méditations, commentaires de versets. Devenu si vénéré qu'on l'a surnommé « le Coran persan ».
اَلْـمَثْنَوِيّ المَعْنَوِيّ — مُؤَلَّفُ النُّضْج، أُمْلِيَ خِلَال السَّنَوَات الأَخِيرَة — يَضُمُّ نَحْوَ ٢٥،٠٠٠ بَيْتٍ في سِتَّةِ دَفَاتِر. مَجْمُوع مِنَ الحِكَايَات وَالرُّمُوز وَالتَّأَمُّلَات. غَدَا مُبَجَّلًا حَتَّى لُقِّبَ بِـ « القُرْآن الفَارِسِيّ ».
Le Dīvān-i Shams-i Tabrīzī — plus de 40 000 vers d'odes et de quatrains, tous signés du nom de Shams. Comme si Rûmî, en s'effaçant, redonnait à l'autre l'œuvre qui jaillissait de leur union. C'est la part la plus brûlante, la plus ivre de son œuvre.
دِيوَان شَمْس التَّبْرِيزِيّ — أَكْثَرُ مِنْ ٤٠،٠٠٠ بَيْتٍ، كُلُّهَا مُمَهَّرَة بِاسْمِ شَمْس. كَأَنَّ الرُّومِي، إِذَا مَحَا نَفْسَهُ، أَعَادَ إِلى الْآخَر العَمَلَ الَّذي تَفَجَّرَ مِنْ وَحْدَتِهِمَا. هَذَا هُوَ الجُزْءُ الأَكْثَرُ نَارًا وَسُكْرًا.
Écoute la flûte de roseau, écoute sa plainte,
Des séparations elle dit la complainte :
« Depuis que de la roselière on m'a coupée,
En écoutant mes cris, hommes et femmes ont pleuré… »
بِشْنَو إِزْ نَيْ چُون شِكَايَت مِيكُنَد،
اَزْ جُدَايِيهَا حِكَايَت مِيكُنَد :
كَزْ نَيِسْتَان تَا مَرَا بُبْرِيدَهاَنْد،
اَزْ نَفِيرَم مَرْد وَ زَن نَالِيدَهاَنْد...
— Mathnawī, prologue · « la plainte du roseau »
Rûmî n'a pas fondé d'ordre. La Mevleviyya sera structurée après sa mort par son fils Sultan Walad. Mais la danse rituelle qui caractérise cette voie — le samāʿ des derviches tourneurs — descend directement de Rûmî lui-même.
لَمْ يُؤَسِّسِ الرُّومِيُّ طَرِيقَة. اَلْـمَوْلَوِيَّة سَتُنَظَّمُ بَعْدَ وَفَاتِهِ عَلَى يَدِ ابْنِهِ سُلْطَان وَلَد. لَكِنَّ الرَّقْصَ الطَّقْسِيَّ الَّذِي يُمَيِّزُ هَذِهِ الطَّرِيقَة — السَّمَاع دَرَاوِيش المَوْلَوِيَّة — مَوْرُوثٌ مِنَ الرُّومِيِّ نَفْسِه.
Viens, viens, viens... qui que tu sois, viens !
Que tu sois infidèle, idolâtre ou païen,
notre couvent n'est pas un lieu de désespoir.
بِيَا، بِيَا، بِيَا... هَرْ آنْچَه هَسْتِي بِيَا !
گَرْ كَافِرِي، بُتْپَرَسْتِي، گَبْرِي بِيَا،
دَيْرِ مَا دَيْرِ نَاأُمِيدِي نِيسْت.
— Rûmî
Rûmî meurt à Konya le 17 décembre 1273. Il appelle cette nuit shab-i ʿarūs — « la nuit des noces ». Pour le soufi, la mort n'est pas une fin mais l'union enfin consommée avec l'Aimé. Chaque 17 décembre depuis presque huit siècles, les disciples mevlevî célèbrent cet anniversaire à Konya — non par le deuil, mais par la joie.
تُوُفِّيَ الرُّومِيُّ في قُونْيَة في السَّابِعَ عَشَرَ مِنْ كَانُون الأَوَّل ١٢٧٣. سَمَّى تِلْكَ اللَّيْلَةَ شَبْ عَرُوس — « لَيْلَة العُرْس ». عِنْدَ الصُّوفِيّ، اَلْمَوْتُ لَيْسَ نِهَايَةً بَلْ هُوَ الوَحْدَة الكَامِلَة مَعَ المَحْبُوب. كُلَّ سَابِعَ عَشَرَ مِنْ كَانُون الأَوَّل مُنْذُ ثَمَانِيَة قُرُون، يَحْتَفِلُ المَوْلَوِيُّون بِهَذِهِ الذِّكْرَى في قُونْيَة — لَا حُزْنًا، بَلْ فَرَحًا.
Notre mort, c'est nos noces avec l'éternité.
Quel est son secret ? « Dieu est un. »
مَوْتُنَا هُوَ عُرْسُنَا مَعَ الأَزَل.
مَا سِرُّهُ ؟ « اَللهُ وَاحِد. »
— Rûmî
Le génie de Rūmī tient en peu de livres — mais chacun est un océan. Cette section s'enrichira d'œuvre en œuvre.