Farîd al-Dîn Muḥammad — dit ʿAṭṭâr, « le parfumeur », parce que tel était son métier — est l'un des plus grands poètes mystiques de langue persane, et probablement le plus grand conteur spirituel de l'islam. Il a traduit la doctrine soufie en récits, en allégories, en paraboles, qui circulent depuis huit siècles dans toute l'Asie musulmane.
L'apothicaire de Nichapour
Il naît à Nichapour, l'une des grandes capitales du Khorassan, vers 1145. Sa vie reste largement obscure : on sait qu'il fut apothicaire-parfumeur — métier qui consistait à préparer des médicaments et des essences à partir de plantes. Ce métier, au Moyen Âge persan, mettait l'homme en contact avec une foule de patients, dont il écoutait les peines. ʿAṭṭâr aurait dit : « J'ai vu passer entre mes mains tous les remèdes de la terre, et aucun ne guérit l'âme. Alors je me suis tourné vers le seul Remède. »
Il aurait connu une conversion brusque, suite à la mort d'un mystique sous sa porte. Selon la légende, un derviche errant s'approcha de son officine et, voyant les richesses étalées, dit : « Quelle facilité tu auras à mourir ! » ʿAṭṭâr répliqua : « Et toi, comment mourras-tu ? » Le derviche posa son bol vide, prononça Allâh, et expira sur place. ʿAṭṭâr ferma sa boutique et entra dans la voie.
Une œuvre prolifique
Son œuvre compte une trentaine d'ouvrages — la plupart en vers persans — totalisant des dizaines de milliers de distiques. Il s'est exprimé surtout par le mathnawī (long poème en rimes plates), forme qu'il a poussée à son sommet et qui sera reprise après lui par Rûmî.
Manṭiq al-Ṭayr — La Conférence des oiseaux
L'œuvre majeure. Environ 4 500 distiques racontant le voyage des oiseaux de la terre à la recherche de leur roi mystérieux, le Sīmurgh. Conduits par la huppe (allusion à la huppe de Salomon dans le Coran), ils traversent sept vallées initiatiques — Quête, Amour, Connaissance, Détachement, Unité, Stupeur, Anéantissement-Subsistance. À la fin, sur trente survivants (sī murgh en persan signifie « trente oiseaux »), ils découvrent que le Sīmurgh n'est autre que leur propre reflet. Le voyage les a constitués en ce qu'ils cherchaient.
Tadhkirat al-awliyāʾ — Mémorial des saints
Hagiographie en prose : recueil des biographies et paroles de soixante-douze saints soufis, de Jaʿfar al-Ṣādiq à Hallâj. C'est par ce livre que la connaissance des grands maîtres anciens — notamment Hallâj — sera transmise aux générations suivantes. Source précieuse pour toute l'histoire spirituelle.
Ilāhī Nāmeh · Muṣībat Nāmeh · Ushturnāmeh
Trois autres grands mathnawī didactiques : le Livre divin, le Livre de l'affliction, le Livre du chameau. Tous tissent récits, anecdotes et méditations doctrinales.
La sagesse en histoires
Ce qui fait l'originalité d'ʿAṭṭâr, c'est sa manière narrative. Là où Junayd écrivait des sentences brèves et Ibn ʿArabī des traités métaphysiques, ʿAṭṭâr raconte. Il a une intuition pédagogique fondamentale : la doctrine soufie ne se transmet pas par concepts seuls, elle a besoin du récit pour pénétrer les niveaux profonds de l'âme. Une histoire bien racontée peut faire entendre ce qu'aucun argument n'atteindrait.
Le Mantiq al-Tayr en est le sommet : c'est à la fois une œuvre d'art (poésie sublime), un manuel doctrinal (les sept vallées correspondent aux stations classiques de la voie), une initiation symbolique (le lecteur, à mesure qu'il avance, fait lui-même un peu le voyage). L'astuce du Sīmurgh (jeu de mots entre l'oiseau mythique et les « trente oiseaux ») dit en une image toute la métaphysique soufie : ce que tu cherches, c'est toi-même, mais rendu transparent.
Le passage du flambeau
Une scène fondatrice — peut-être historique, peut-être légendaire — est rapportée par les hagiographes. Lorsque la famille du jeune Rûmî, fuyant les Mongols, passa par Nichapour, le père de Rûmî, Bahāʾ al-Dīn Walad, fut reçu par le vieil ʿAṭṭâr. Le vieillard, voyant l'enfant Jalâl al-Dīn marcher derrière son père, dit : « Voici un océan qui s'avance, suivi d'une mer immense — et son fils mettra le feu à toutes les âmes amoureuses. » Il offrit à l'enfant son Asrār-nāmeh (« Livre des secrets »).
Que la scène soit historique ou non, son sens spirituel est exact : ʿAṭṭâr a vraiment été le maître invisible de Rûmî. Sans le Mathnawī d'ʿAṭṭâr, le Mathnawī de Rûmî est inconcevable. Rûmî lui-même en a témoigné :
ʿAṭṭâr fut l'esprit, et Sanāʾī ses deux yeux ;
Nous venons à leur suite, Sanāʾī et ʿAṭṭâr nous ont précédés. Rûmî
La mort sous les sabres mongols
En 1221, les armées de Gengis Khan déferlent sur le Khorassan. Nichapour, l'une des plus grandes villes du monde musulman médiéval, est rasée. La population — peut-être plusieurs centaines de milliers d'habitants — est massacrée. ʿAṭṭâr a alors environ soixante-quinze ou quatre-vingts ans.
Selon une tradition, un soldat mongol l'aurait fait prisonnier. Quelqu'un proposa une rançon ; ʿAṭṭâr conseilla au soldat de ne pas accepter : il vaut plus, dit-il. Plus tard, un autre proposa pour lui un sac de paille ; ʿAṭṭâr dit : « Prends-le, c'est tout ce que je vaux. » Le soldat, furieux d'avoir été dupé, le tua. Histoire peut-être inventée, mais qui dit ce qu'ʿAṭṭâr enseignait : le saint vrai connaît sa propre vraie valeur — qui est l'humilité absolue devant Dieu.
L'apothicaire universel
ʿAṭṭâr meurt donc dans le sac de Nichapour. Mais son œuvre survit, copiée à la main, recopiée, traduite en turc, en ourdou, en arabe, en français (par Garcin de Tassy et Henri Massé), en anglais (par Edward FitzGerald). La Conférence des oiseaux est devenue, avec le Mathnawī de Rûmî, le sommet du mathnawī mystique persan — et l'un des chefs-d'œuvre absolus de la spiritualité universelle.
L'apothicaire qui ne pouvait soigner que les corps a finalement composé, en mots et en récits, la pharmacopée la plus complète des maladies de l'âme.
Lorsque vous regarderez bien, vous verrez que la mer qui vous contient est en vous. ʿAṭṭâr, Manṭiq al-Ṭayr