Abû Hâmid Muḥammad al-Ghazâlî est peut-être, après le Prophète et les Compagnons, le penseur musulman le plus influent de l'histoire. Surnommé Ḥujjat al-Islām · حُجَّة الإِسْلَام — « la Preuve de l'islam » — il a accompli, à lui seul, ce qu'aucun n'aurait imaginé possible : faire entrer le soufisme au cœur de l'orthodoxie sunnite, contre les courants juridiques qui voyaient en lui une déviance.
Le prodige de Tûs
Il naît dans une famille modeste de Tûs, au Khorassan persan, en 1058. Orphelin jeune, il est élevé avec son frère Aḥmad par un soufi ami du père. Il étudie d'abord à Tûs, puis à Jurjān, et enfin à Nishapour, où il devient le disciple de l'un des plus grands théologiens ashʿarites du temps, al-Juwaynī. À la mort du maître en 1085, le jeune Ghazâlî — il a vingt-sept ans — est repéré par le grand vizir seldjoukide Niẓām al-Mulk, qui le nomme professeur principal à la Niẓāmiyya de Bagdad — la plus prestigieuse université du monde musulman.
Pendant quatre ans (1091-1095), Ghazâlî est au sommet du monde intellectuel sunnite. Il enseigne devant trois cents disciples. Il réfute brillamment les doctrines philosophiques d'inspiration grecque (falsafa) dans son Tahāfut al-Falāsifa (« Incohérence des philosophes »), qui aura un retentissement énorme. Il rédige des traités de droit, de théologie, de logique. Il fréquente les princes. Il a tout — la gloire, le savoir, la richesse.
La crise — 1095
Et en juillet 1095, à trente-sept ans, brutalement, tout s'effondre. C'est lui-même qui, plus tard, racontera la crise dans son autobiographie spirituelle, le Munqidh min al-Ḍalāl (« Le secours contre l'errance ») :
Considérant attentivement mes occupations — desquelles la meilleure n'était que l'enseignement —, je vis que j'y poursuivais des sciences sans importance, indignes du voyage de l'au-delà. Quand je sondais l'intention de mon enseignement, je découvris qu'elle n'était pas pure pour la face de Dieu, mais que sa cause et son motif étaient la recherche de la renommée et de la gloire. Al-Ghazâlî, Al-Munqidh min al-Ḍalāl
Cette prise de conscience devient maladie physique : il perd la voix, ne peut plus enseigner, ne peut plus avaler. Les médecins déclarent l'origine psychique. Au mois de Dhū l-Qaʿda 488 H. (novembre 1095), il abandonne tout — sa chaire, son rang, sa fortune (qu'il distribue à sa famille en gardant le strict minimum), et il prend la route. Sous prétexte de pèlerinage à La Mecque, il quitte Bagdad pour ne plus jamais y retourner.
Les dix années de désert
Suivront onze années d'errance et de retraite (1095-1106). Il passe par Damas, où il vit dans une chambre du minaret de la grande mosquée des Omeyyades — méditant, jeûnant, accomplissant la khalwa. Puis Jérusalem, où il se retire dans la coupole du Rocher. Puis La Mecque et Médine pour le pèlerinage. Puis retour vers l'Égypte. Pendant tout ce temps, il pratique avec rigueur les disciplines soufies — invocation continue, retraite, écoute spirituelle, examen de conscience.
À l'issue de ces années, il a changé. Le théologien combatif, l'esprit cassant qui maniait les syllogismes, est devenu un homme du cœur. Il découvre ce qu'il appellera la dhawq · ذَوْق — la saveur, la gustation spirituelle. Une connaissance qui ne passe ni par les mots ni par les raisonnements, mais qui est goûtée directement.
J'ai su alors avec certitude que les soufis sont sur la voie de Dieu, et que cette voie est la meilleure ;
leurs mœurs sont les plus pures que l'on puisse trouver…
Celui qui ne connaît pas la spiritualité par la gustation (dhawq) ne perçoit de la réalité de la prophétie que le nom. Al-Ghazâlî, Al-Munqidh min al-Ḍalāl
L'œuvre de la maturité
À partir de 1106, Ghazâlî revient à l'enseignement — mais transformé. Il enseigne à Nishapour puis à Tûs, dans des conditions très différentes : plus de grandes chaires, plus d'auditoires de princes. Il écrit, surtout. Son œuvre tardive est l'une des plus puissantes de l'histoire de l'islam.
Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn — Revivification des sciences de la religion
Quarante livres en quatre volumes — l'œuvre magistrale qui a traversé les siècles. Ghazâlî y reprend toute la matière de la religion (rites, transactions humaines, vices à combattre, vertus à acquérir, voie spirituelle) et la réinterprète à la lumière du soufisme. Chaque rite reçoit son sens intérieur, chaque vertu son fondement métaphysique, chaque dévotion sa dimension contemplative. C'est l'ouvrage qui, plus que tout autre, a permis aux musulmans pieux de pénétrer la voie soufie sans rupture avec la pratique commune.
Al-Munqidh min al-Ḍalāl — Le secours contre l'errance
Brève autobiographie spirituelle où Ghazâlî retrace son itinéraire — l'examen des quatre voies de la connaissance (théologie, philosophie, ésotérisme bâṭinite, soufisme), la crise, la conversion, le retour. Texte unique dans la littérature islamique : un témoignage personnel qui rappelle les Confessions d'Augustin.
Mishkāt al-Anwār — La Niche aux lumières
Commentaire mystique du fameux Verset de la Lumière (Coran 24:35). Ghazâlî y déploie une métaphysique de la lumière qui annonce Suhrawardī al-Maqtûl et l'école iranienne illuminative. L'un de ses textes les plus profonds, et l'un des plus contestés par les littéralistes.
Au total, près de soixante-dix ouvrages — droit, théologie, polémique anti-philosophique et anti-ismaélienne, soufisme, exégèse, éducation. Tous traversés par la même conviction : la religion ne peut s'épuiser dans la pratique extérieure, elle requiert l'intériorisation.
L'osmose entre orthodoxie et soufisme
Ce que Ghazâlî accomplit, son siècle ne le verra qu'à demi. Mais avec le temps, c'est devenu une évidence : après lui, le soufisme n'est plus suspect d'hérésie chez les sunnites. Il devient au contraire l'âme même du sunnisme. Tous les grands ordres soufis classiques se rattacheront à lui d'une manière ou d'une autre. Au cheikh al-Azhar contemporain qui se déclare soufi, la lignée remonte par Ghazâlî.
Comment a-t-il accompli cela ? En montrant que la voie soufie n'invente rien — elle vivifie. Elle ne remplace pas la prière prescrite, elle l'habite. Elle ne se passe pas du droit musulman, elle l'intériorise. Elle ne rejette pas la théologie, elle la dépasse vers la gustation. L'Iḥyāʾ est le manuel pratique de cette synthèse — et il est lu, encore aujourd'hui, dans les madrasas du Maroc, du Yémen, de la Malaisie.
Une influence universelle
Ghazâlî a aussi été lu hors de l'islam. Au XIIIe siècle, ses œuvres sont traduites en latin par Dominicus Gundissalinus à Tolède. Thomas d'Aquin le cite. Plus tard, certains pensent que Pascal en a entendu parler par les jansénistes intéressés par les soufis ; Schopenhauer le mentionne. C'est l'un des très rares spirituels musulmans dont la lecture s'est diffusée dans le monde médiéval chrétien.
Au XXe siècle, Massignon, Gardet, Watt, puis Nasr et Geoffroy ont fait connaître son œuvre au public francophone et anglophone. L'Iḥyāʾ est aujourd'hui partiellement traduit en plus de vingt langues.
Le retour à Tûs
Ghazâlî meurt en 1111, à Tûs, sa ville natale. Selon une tradition, on aurait trouvé sur sa table de chevet un poème écrit la nuit de sa mort :
Je suis un oiseau : ce corps était ma cage,
Mais je me suis envolé, le laissant comme un signe. Al-Ghazâlî, dernier poème
Le théologien combatif qui craignait jadis Dieu comme un juge sévère meurt comme un soufi qui prend son envol vers l'Aimé. Le chemin a été long. Il aura permis à des millions de musulmans, après lui, de marcher plus aisément.