Le chant du roseau
L'amour, la séparation, le retour — la doctrine de Rūmī à partir des dix-huit premiers vers du Mathnawī.
Écoute le ney
Le Mathnawī — vingt-cinq mille distiques, six livres, près d'un siècle d'enseignement condensé — s'ouvre sur dix-huit vers qui contiennent, en germe, tout le reste. Rūmī les a choisis. Ce ne sont pas des vers d'introduction polie : ils sont une mise en présence. Avant toute doctrine, il y a une plainte — celle d'un instrument de musique, et de ce que cet instrument symbolise.
بِشْنَوْ اَزْ نَیْ چُونْ حِکَایَتْ مِیکُنَدْ
اَزْ جُدَائِیهَا شِکَایَتْ مِیکُنَدْ
کَزْ نَیِسْتَانْ تَا مَرَا بُبْرِیدِهاَنْدْ
اَزْ نَفِیرَمْ مَرْدْ وَ زَنْ نَالِیدِهاَنْدْ Mathnawī, livre I, vers 1-2 — texte persan
Écoute le ney, comme il raconte une histoire —
il se plaint des séparations :
« Depuis qu'on m'a coupé de la roselière,
mon cri a fait pleurer hommes et femmes. » Traduction Eva de Vitray-Meyerovitch & Djamchid Mortazavi (Éd. du Rocher)
Un roseau (nay, نَایْ) a été coupé d'un champ de roseaux (neyestān, نَیِسْتَان). On l'a creusé, percé, transformé en flûte. Lorsqu'on souffle dans cette flûte, ce qu'on entend n'est pas une mélodie — c'est une plainte. Le roseau pleure d'avoir été séparé du roseau-mère. Et cette plainte, dit Rūmī, fait pleurer ceux qui l'écoutent — parce qu'eux aussi, sans toujours le savoir, sont des roseaux coupés.
Le nay n'est pas une image décorative. Pour Rūmī, c'est vous, c'est nous : chaque âme humaine a été tirée d'une Origine vers laquelle elle ne cesse pas de gémir, même quand elle ne sait plus d'où vient sa peine.
Mawlānā — « notre maître »
Djalāl al-Dīn Muḥammad (جَلَالُ الدِّين مُحَمَّد) — surnommé Rūmī (le « Romain », parce qu'installé à Konya, dans l'ancien territoire byzantin appelé Rūm), et surtout Mawlānā (مَوْلَانَا, « notre maître ») par ses disciples — naît à Balkh, dans le Khurāsān (actuel Afghanistan), le 30 septembre 1207.
Son père Bahā' al-Dīn Walad est un savant reconnu, lui-même soufi. En 1219, fuyant l'invasion mongole, la famille traverse la Perse, l'Arabie, la Syrie, et finit par s'installer à Konya (actuelle Turquie). Bahā' y reçoit le titre prestigieux de sulṭān al-ʿulamāʾ (سُلْطَانُ العُلَمَاء, « roi des savants »). À sa mort, Djalāl al-Dīn, alors âgé de 24 ans, lui succède dans ses fonctions religieuses. Pendant dix ans, il étudie, enseigne, dirige des prières, donne des avis juridiques. C'est un muftī respecté, profondément savant, mais encore extérieur à lui-même.
La rencontre qui change tout
À l'âge de trente-sept ans, en 1244, Rūmī rencontre dans une rue de Konya un derviche errant venu de Tabrīz : Shams al-Dīn (شَمْس الدِّين, « Soleil de la Religion »). Personnage énigmatique, foudroyant, sans école et sans suite. Ce qui se passe entre eux — on ne le saura jamais exactement — change Rūmī à jamais. Son fils Sulṭān Walad le résume ainsi :
Il n'a plus cessé un instant d'écouter la musique et de danser :
jamais il ne s'est reposé, ni le jour ni la nuit.
Il avait été un muftī : il devint un poète.
Il avait été un ascète : il fut enivré par l'Amour.
Et ce n'était point le vin de la grappe — l'âme illuminée
ne boit que le vin de la Lumière. Sulṭān Walad, cité par R. A. Nicholson, Rūmī: Poet and Mystic
Shams disparaît bientôt — assassiné, dit-on, par des disciples jaloux. Rūmī, brisé, mais aussi brûlé jusqu'à l'os par la rencontre, commence à composer. Le Dīwān jaillit d'abord, ghazals d'amour ardent dédiés à Shams. Puis le Mathnawī, vingt mille vers récités à son disciple Ḥusām al-Dīn pendant plus de dix années. À sa mort, le 17 décembre 1273 à Konya, des chrétiens, des juifs, des musulmans suivent ensemble son cortège. La voie qui porte son nom, la Mevleviyya, naît dans son sillage — la voie des derviches tourneurs.
L'exil comme structure de l'âme
Revenons au ney. Pourquoi Rūmī ouvre-t-il son œuvre sur cette image ?
Parce qu'elle dit, en quatre vers, ce que la métaphysique soufie met des centaines de pages à exposer : la structure exilique de l'âme humaine. Toute existence humaine commence par une séparation. Avant que tu naisses ici-bas, dit la tradition coranique, tu étais là-bas — dans la Présence divine. Au verset 7, 172, Dieu rassemble la descendance d'Adam dans l'éternité préexistentielle et leur demande :
أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ Alastu bi-rabbikum — « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » (Coran 7, 172)
Et les âmes, toutes ensemble, répondent : balā (بَلَى), « oui ». Ce oui est le pacte originel (mīthāq, مِيثَاق) que toute âme a prononcé avant d'être enfantée ici-bas. La descente dans le corps, la naissance, l'oubli — tout cela est la coupure du roseau. Tu as été là, tu es ici, et tu n'en as plus mémoire.
La nostalgie comme indice
Mais quelque chose en toi se souvient. C'est la nostalgie — cette tristesse sourde, ce manque sans objet, cette insatisfaction que rien d'ici-bas ne comble jamais entièrement. Tous les bonheurs humains laissent un goût d'incomplet, parce qu'aucun ne ramène au roseau-mère. Rūmī, dans les vers qui suivent, le dit nettement :
Quiconque demeure loin de sa source
aspire à l'instant où il s'y unira de nouveau.
[...] J'ai gémi en toute assemblée,
j'ai accompagné le malheureux comme l'heureux ;
chacun, depuis sa propre vision, s'est cru mon ami —
mais nul n'a cherché les secrets que je porte au-dedans. Mathnawī, livre I, vers 4 & 6-7
La plainte du roseau est paradoxalement l'organe du retour. Ce qui te fait souffrir d'être loin est précisément ce qui te garde lié. Sans la coupure, pas de chant ; sans le chant, pas de chemin de retour.
Le feu qui consume tout sauf l'Aimé
Comment retourner à l'Origine ? Le Mathnawī, le Dīwān, les Discours de Rūmī répondent tous d'une seule voix : par l'amour. Mais l'amour, en arabe et en persan, ne se dit pas d'un seul mot. Rūmī en distingue deux registres :
L'amour comme affection durable, attachement profond. C'est le mot le plus large : on l'emploie aussi pour l'amour humain, paternel, fraternel. Dieu Lui-même porte le Nom al-Wadūd (l'Aimant). C'est la trame ordinaire de la relation spirituelle.
L'amour passionnel, brûlant, dévorant. La théologie sunnite hésitait à l'attribuer à Dieu — trop intense, trop charnel. Rūmī passe outre. Pour lui, ʿishq est l'attribut même de la Réalité, le feu cosmique qui meut tout.
Le ʿishq n'est pas un sentiment qu'on cultive ; c'est un feu qui prend et qui consume. Rūmī écrit :
L'amour est cette flamme qui, lorsqu'elle s'embrase,
consume tout sauf l'Aimé. Mathnawī, livre V, vers 588
Et plus loin :
Voilà l'amour : voler vers le ciel,
déchirer, à chaque instant, cent voiles. Dīwān, p. 137 (trad. Chittick)
Et encore, dans une formule qui dit tout :
Salut, ô Amour qui nous apporte un gain précieux —
tu es le médecin de tous nos maux,
le remède de notre orgueil et de notre vanité,
notre Platon et notre Galien. Mathnawī, livre I, vers 22-24
L'amour est donc à la fois la cause de la séparation (le ney pleure parce qu'il aime ce dont il est coupé) et le remède à la séparation (seul l'amour peut reconduire au roseau-mère). C'est pourquoi Rūmī ne sépare jamais la souffrance et la voie : la souffrance d'amour est déjà le retour qui se cherche.
L'amant et le gnostique ne font qu'un
Une grande partie de la littérature soufie distingue deux types humains accomplis :
Chez Ibn ʿArabī, la connaissance prime — l'amour mène à la connaissance, et la connaissance contient l'amour comme un de ses modes. Rūmī inverse l'accent. Pour lui, l'amour est la connaissance : non séparés, ni hiérarchisés. R. A. Nicholson, le grand traducteur anglais du Mathnawī, l'observe :
Rūmī ne fait aucune distinction entre le gnostique (ʿārif) et l'amant (ʿāshiq) : pour lui, la connaissance et l'amour sont des aspects inséparables et coéquivalents d'une seule et même réalité. R. A. Nicholson, commentaire du Mathnawī (cité par Chittick)
Cette inséparabilité, Rūmī la dit lui-même, presque techniquement, dans ces vers que Chittick met au cœur de son étude :
Par l'amour, les sédiments deviennent clairs ;
par l'amour, les douleurs deviennent guérison ;
par l'amour, le mort devient vivant.
Cet amour, en outre, est le fruit de la connaissance :
qui jamais s'est assis, sur un tel trône, dans l'ignorance ?
Une connaissance déficiente engendre l'amour —
mais seulement l'amour pour ce qui est sans vie. Mathnawī, livre II, vers 1530-1533
Sans connaissance, l'amour s'égare sur des idoles. Sans amour, la connaissance reste froide, mentale, sans force transformatrice. Les deux ne s'opposent pas — ils sont les deux ailes d'un même oiseau.
Loi, Voie, Vérité — l'alchimie du retour
Comment, concrètement, le retour s'opère-t-il ? Rūmī reprend une articulation classique du soufisme — trois degrés d'approfondissement de la même réalité religieuse :
Sharīʿah. Les normes extérieures de la vie religieuse : prière, jeûne, justice, droit. L'apprentissage de la théorie.
Ṭarīqah. La marche intérieure sous la direction d'un maître : pratique du dhikr, examen de l'âme, transformation lente. La pratique.
Ḥaqīqah. La réalisation effective : la séparation est consumée, l'âme se trouve dans son Origine. La transmutation.
Dans la préface du livre V du Mathnawī, Rūmī utilise pour cela l'image alchimique — l'image préférée des soufis de Konya :
La Loi est comme une bougie qui montre le chemin : à moins que tu n'aies cette bougie en main, point de marche possible. Quand tu es entré sur la route, ta marche est la Voie. Quand tu es parvenu au terme du voyage, c'est la Vérité. [...] La Loi est comme l'étude théorique de l'alchimie auprès d'un maître ou dans un livre ; la Voie est comme l'usage des produits chimiques et le frottement du cuivre contre la pierre philosophale ; la Vérité est comme la transmutation du cuivre en or. Mathnawī, préface du livre V
Trois degrés, mais un seul mouvement. La Loi n'est pas abandonnée : elle est traversée. Le théoricien de l'alchimie qui n'a jamais touché à la matière n'a rien transformé. Mais l'alchimiste sans théorie n'a rien à transformer. La Loi sans la Voie est lettre morte ; la Voie sans la Loi est égarement.
Rūmī ne dit jamais que la Loi est dépassée. Il dit qu'on la traverse. Le véritable soufi est aussi un musulman pratiquant — mais l'inverse n'est pas vrai.
Une seule voix, trois bouches
Rūmī a laissé trois ouvrages majeurs, qui sont trois modulations de la même parole.
25 000 distiques en six livres. Récité oralement à son disciple Ḥusām al-Dīn sur plus d'une décennie. Mêle contes, paraboles, digressions doctrinales, traits psychologiques. Surnommé « le Coran en persan » — non parce qu'il prétendrait au statut révélé, mais parce qu'il contient en filigrane toute la sagesse de l'Islam intellectuel et spirituel.
Quarante mille vers — recueil de ghazals (poèmes lyriques) composés à l'état d'extase, souvent pendant la danse rituelle (samāʿ, سَمَاع). Dédié à Shams de Tabrīz. Lyrique pur, intense, sans concession à la doctrine didactique. Rūmī y est tout entier amoureux.
Discours en prose — littéralement « il y a dedans ce qu'il y a dedans ». Conversations, sermons, dialogues notés par ses disciples. Rūmī y répond aux questions, raconte, clarifie. C'est le visage le plus quotidien du maître — celui qui enseigne à voix nue.
Le Mathnawī est la doctrine, le Dīwān est l'extase, le Fīhi mā fīhi est l'enseignement. Ensemble, ils forment l'œuvre la plus vaste de la mystique islamique — peut-être de la mystique mondiale.
Pourquoi Rūmī, aujourd'hui ?
Sept siècles après sa mort, Rūmī est aujourd'hui le poète le plus lu en Amérique. C'est un phénomène culturel étrange — un mystique persan musulman médiéval, traduit, retraduit, adapté, parfois trahi, mais toujours entendu. Pourquoi ?
Parce qu'il dit quelque chose que ni la psychologie, ni la philosophie analytique, ni la spiritualité wellness ne savent dire : que la tristesse profonde n'est pas une maladie à guérir, mais une information. Que ce manque que tu ressens sans pouvoir le nommer — ni un partenaire de plus, ni un job de plus, ni un confort de plus ne le comblera — est en réalité la voix de ton origine. Que tu es un roseau coupé, et que ton chant, c'est ce manque même.
Rūmī ne dit pas : cesse de souffrir. Il dit : écoute ce que dit ta souffrance, et marche dans la direction qu'elle indique. Cette direction a un nom : l'amour. Non pas l'amour des affects passagers, mais l'amour qui consume tout sauf l'Aimé — c'est-à-dire tout sauf le Réel, tout sauf ce qui ne passe pas.
Pour ceux qui sont parvenus à l'union, il ne reste plus rien
que l'œil de l'esprit et la lampe de la foi intuitive :
ils n'ont plus besoin d'indications pour les guider,
ni d'une route à parcourir. Mathnawī, livre IV, vers 2977 et suivants
Mais avant l'union, il y a le chemin. Et avant le chemin, il y a le ney qui pleure. Et avant tout, ces quatre vers qui ouvrent le Mathnawī, et qu'on relit toute sa vie sans en épuiser la profondeur :
« Écoute le ney, comme il raconte une histoire :
il se plaint des séparations. »
Les livres lus pour cette entrée
Pour aller plus loin sur le site :
- Imiter ou réaliser — l'autre entrée tirée de Chittick, sur les deux savoirs.
- Seyyed Hossein Nasr — qui appelle Rūmī « le suprême troubadour de la beauté ».
- L'amour (maḥabbah, ʿishq) — la voie de l'amour ardent.
- Le samāʿ — la danse rituelle des Mevlevis, héritage direct de Rūmī.
- La Mevleviyya — la confrérie née dans son sillage.