La Mevleviyya — connue en Occident comme « ordre des derviches tourneurs » — est l'une des confréries soufies les plus célèbres au monde. Née autour de la personne et de la mémoire de Jalâl al-Dîn Rûmî, à Konya en Anatolie, elle a marqué pendant six siècles la culture ottomane — et continue, aujourd'hui, à transmettre l'art unique du samāʿ tournoyant.
La fondation après la mort du maître
Une chose qu'il importe de bien comprendre : Rûmî n'a pas fondé d'ordre. De son vivant, il était entouré de disciples libres, dans une ambiance qui ressemblait davantage à une école qu'à une confrérie structurée. C'est son fils, Sultan Walad · سُلْطَان وَلَد (1226-1312), qui a transformé ce cercle informel en confrérie organisée — la Mawlawiyya en arabe, Mevleviyya en turc.
Sultan Walad a codifié les pratiques — en particulier la danse rituelle qui était spontanée chez son père. Il a structuré la hiérarchie spirituelle, fixé les règles d'initiation, fondé les premiers couvents (tekke) en dehors de Konya. À sa mort en 1312, la Mevleviyya était devenue une institution. Pendant les six siècles suivants, elle se développera principalement dans l'Empire ottoman — d'où son lien historique avec la culture turque, bien que ses fondateurs aient été persans.
Le tekke — institution mevlevie
L'unité de base de la Mevleviyya est le tekke · تَكِّيَّة — couvent soufi. Dans une ville donnée, le tekke est dirigé par un shaykh (en turc : postnişin, « celui qui s'assied sur la peau » — du tapis de prière en peau de mouton). Sous lui, plusieurs grades :
- Le novice (nawniyâz) — qui veut entrer dans la voie. Il fait un service initiatique de 1001 jours dans le tekke — cuisine, ménage, soin des disciples plus anciens.
- Le derviche (dede) — qui a accompli les 1001 jours et a reçu l'investiture. Il peut alors participer pleinement au samāʿ.
- Le shaykh adjoint (khalîfe) — disciple expérimenté qui peut diriger des cérémonies en l'absence du maître.
- Le shaykh (postnişin) — maître unique du tekke, responsable de la transmission spirituelle complète.
Le samāʿ — la cérémonie
La pratique cardinale de la Mevleviyya est le samāʿ · سَمَاع, en turc sema. C'est l'une des liturgies les plus codifiées de l'histoire spirituelle de l'humanité. Elle suit un déroulement précis, fixé par Sultan Walad et préservé jusqu'à nos jours :
- Naʿt-i Sharif — éloge solennel du Prophète Muhammad, chanté lentement par le chef chanteur.
- Taksim — improvisation du ney (flûte de roseau) qui rappelle la complainte du roseau séparé.
- Devr-i Veledî — procession lente des derviches autour de la salle, trois fois.
- Premier selam — la conscience naissante de la dépendance vis-à-vis de Dieu.
- Deuxième selam — la joie du dévoilement de l'Unité.
- Troisième selam — l'extase de l'amour qui dissout l'ego.
- Quatrième selam — le retour parmi les hommes, en serviteur.
- Récitation finale du Coran et silence.
Pendant la rotation, le derviche tourne sur lui-même autour de son axe — jamais sur le sol avec déplacement large. La main droite s'élève paume ouverte vers le ciel : reçoit la grâce. La main gauche descend paume vers la terre : transmet cette grâce au monde. La tête s'incline légèrement à droite, sur l'épaule du cœur. Tout est codifié — pas un geste accidentel.
Le costume et son symbolisme
Le derviche tourneur porte un costume précis, lourd de sens :
- Le sikke — chapeau haut en feutre brun-beige, représentant la pierre tombale de l'ego mort.
- Le tennure — robe blanche large, qui s'évase en corolle lors de la rotation : c'est le linceul par lequel le derviche est mort au monde.
- Le hırka — manteau noir, recouvrant le tout au début de la cérémonie : l'existence terrestre. On l'enlève avant le samāʿ — la mort symbolique précède la danse.
La cérémonie tout entière est ainsi un rite de mort initiatique. Le derviche entre dans la salle vêtu de noir (le monde), enlève sa robe (meurt à lui-même), tourne en blanc (vit dans la lumière de l'Unité), et finit assis paisible (l'âme apaisée).
L'âge d'or ottoman
Sous l'Empire ottoman, la Mevleviyya a connu une place exceptionnelle. C'était l'ordre des élites lettrées — princes, hauts fonctionnaires, poètes, musiciens. Le sultan ottoman, en accédant au trône, recevait l'investiture du cheikh mevlevî de Konya — geste symbolique fort. Les couvents mevlevî d'Istanbul, en particulier celui de Galata (le Galata Mevlevihanesi), étaient des centres culturels rayonnants.
L'ordre a produit des poètes (Şeyh Galip, m. 1799), des compositeurs (Itri, Dede Efendi), des calligraphes de renom. Toute la musique classique turque doit énormément à la Mevleviyya — la cérémonie du sema a façonné l'esthétique sonore ottomane.
L'interdiction d'Atatürk
En 1925, Mustafa Kemal Atatürk, voulant moderniser la jeune République turque, interdit toutes les confréries soufies — y compris la Mevleviyya. Les tekkés sont fermés, les biens confisqués, les pratiques publiques prohibées. C'est un coup terrible pour un ordre qui avait été pendant six siècles l'un des piliers culturels du pays.
Mais la Mevleviyya ne disparaît pas. Elle survit clandestinement, dans des cercles familiaux et amicaux. Dans les années 1950, une petite tolérance s'instaure : la cérémonie du sema peut être présentée comme spectacle culturel, non comme rite religieux. Cette tolérance s'élargit progressivement.
La renaissance moderne
Aujourd'hui, la Mevleviyya connaît une renaissance, à plusieurs niveaux :
- En Turquie — la cérémonie du sema est célébrée chaque 17 décembre à Konya (anniversaire de la mort de Rûmî), événement qui attire des dizaines de milliers de visiteurs. L'UNESCO a reconnu en 2008 le sema comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
- En diaspora — des centres mevlevî existent aux États-Unis (Mevlevi Order of America), en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne. Beaucoup non musulmans s'y forment.
- Dans le monde de la musique — des chefs comme Kudsi Erguner, Mercan Dede, font connaître la musique mevlevie aux publics du monde entier.
Une voie d'amour ivre
Spirituellement, la Mevleviyya se distingue par son insistance sur l'amour — ʿishq, l'amour-passion qui consume l'ego — et sur le samāʿ comme voie de dévoilement. C'est une voie de l'ivresse (au sens spirituel), contrastant avec la sobriété naqshbandie ou châdhilie. Les mevlevî citent volontiers Rûmî :
Cherche un cœur qui brûle —
cherche une âme qui se consume.
Le monde a besoin de larmes,
non de visages secs. Rûmî
Cette intensité émotionnelle, sans verser dans le sentimentalisme, est la marque mevlevie. On y enseigne que l'amour est non seulement un sentiment mais une force ontologique — la cause même par laquelle Dieu a créé le monde, et la voie par laquelle l'âme y retourne.