Si l'on devait, en un seul mot, désigner ce qui distingue le soufisme de toutes les autres expressions de l'islam, ce serait celui-là : amour. La Loi pose des obligations, la théologie formule des croyances, la philosophie déploie des arguments — le soufisme, lui, dit amour. Non comme un supplément sentimental aux pratiques, mais comme la réalité même dont la religion témoigne.
Trois mots pour une réalité
L'arabe dispose de plusieurs mots pour dire l'amour. Trois sont essentiels dans le vocabulaire soufi :
- Maḥabba · مَحَبَّة — l'amour mesuré, durable, attesté par le Coran lui-même : « Il les aime et ils L'aiment » (5:54). C'est le mot le plus orthodoxe, accepté de tous.
- ʿIshq · عِشْق — l'amour ardent, l'amour-passion, l'amour qui consume. Plus radical, plus dangereux, accusé parfois par les juristes d'introduire dans le rapport à Dieu un terme trop charnel.
- Shawq · شَوْق — la nostalgie de l'Aimé, le désir tendu de Le rejoindre. La douleur même du séparé qui pleure son origine perdue.
Le verset fondateur
Toute la doctrine soufie de l'amour s'enracine dans un verset court du Coran, qui marque la réciprocité de l'amour entre Dieu et l'homme :
Ô vous qui avez cru, quiconque parmi vous renie sa religion, Allâh fera venir un peuple qu'Il aime et qui L'aime…
Yuḥibbuhum wa yuḥibbūnahu — Il les aime et ils L'aiment. Coran 5:54
Trois mots arabes — yuḥibbuhum wa yuḥibbūnahu — qui ont nourri huit siècles de spiritualité. Et surtout, l'ordre des termes : Dieu aime d'abord, l'homme aime en second. L'amour humain pour Dieu n'est pas une initiative humaine — c'est la réponse à un amour divin qui l'a précédée. « Si Tu ne m'avais pas aimée le premier, jamais je ne T'aurais aimé », dira plus tard Râbiʿa.
L'invention de l'amour pur — Râbiʿa
Avant le IIe/VIIIe siècle, l'ascétisme musulman était dominé par la crainte (khawf) du Jugement et par l'espoir (rajāʾ) du paradis. C'est Râbiʿa al-ʿAdawiyya à Basra, vers 750, qui le premier — ou plutôt la première — déplace l'accent. Elle refuse d'adorer Dieu par calcul. Elle veut L'aimer pour Lui-même, sans même demander en retour autre chose que sa Présence.
afin que ces deux voiles disparaissent,
et qu'on voie clairement qui adore Dieu par amour,
et non par crainte de l'enfer ou par espoir du paradis.
Râbiʿa al-ʿAdawiyya
Cette rupture inaugurale change tout. Désormais, la grande question soufie ne sera plus : « Que dois-je faire pour être sauvé ? » mais : « Comment aimer Dieu purement ? » Tout l'effort spirituel se réoriente. La pratique extérieure reste — mais elle est désormais animée par un autre moteur.
L'amour passionné — Hallâj
Un siècle et demi après Râbiʿa, Hallâj à Bagdad va pousser la doctrine plus loin encore. Avec lui apparaît clairement le mot ʿishq — l'amour-passion. Là où Râbiʿa parlait d'un amour désintéressé, Hallâj parle d'un amour brûlant, qui dévore l'amant jusqu'à ne plus rien laisser de lui.
et Celui que j'aime est devenu moi.
Nous sommes deux esprits infondus en un seul corps.
Hallâj
Ce thème de la fusion amoureuse est dangereux : il peut être lu comme une prétention à se confondre avec le divin. Hallâj paiera de sa vie cette audace de langage. Mais après lui, l'ʿishq sera là pour de bon dans le vocabulaire soufi. Les juristes pourront le critiquer, ils ne pourront plus l'effacer.
La métaphysique de l'amour — Ibn ʿArabî
Au XIIIe siècle, Ibn ʿArabî donne à l'amour une assise métaphysique inégalée. Pour lui, l'amour est la cause première de la création. Dieu, avant le monde, était un Trésor caché ; Il a voulu être connu — donc aimé. Pour être aimé, il fallait qu'il y eût des aimants. C'est ainsi qu'Il a créé le monde — par amour, et pour l'amour.
J'étais un Trésor caché, et J'ai aimé être connu.
Alors J'ai créé les créatures pour être connu par elles. Hadîth qudsî célèbre cité par Ibn ʿArabî
Toute la création, dans cette perspective, est une histoire d'amour entre l'Aimé éternel et les aimants temporels. Chaque être humain est, à son rang, un foyer d'amour potentiel — un lieu où le Trésor caché peut être connu, donc aimé en retour. La voie spirituelle est l'éveil progressif de cette vocation amoureuse inscrite dans la nature même de l'homme.
L'amour qui consume — Rûmî
Mais c'est Rûmî, au XIIIe siècle persan, qui a donné à l'amour soufi sa plus grande voix. Pour lui, l'amour n'est ni un sentiment ni une doctrine — c'est la substance même qui meut l'univers. Les planètes tournent par amour, l'eau coule vers la mer par amour, l'âme humaine cherche son origine divine par amour.
Et cet amour est douloureux. Il n'est pas confort, il est brûlure. L'amant qui aime vraiment doit accepter d'être consumé. Sans cette consommation, il reste lui-même — c'est-à-dire séparé. La fusion ne s'obtient qu'au prix de la disparition.
Quand il devient possession.
Il s'embrasse, il fond,
Il se perd dans l'Autre —
Et c'est alors seulement qu'il est lui-même.
Rûmî, Mathnawī
Cette spiritualité de l'amour douloureux est la marque profonde du soufisme persan — qu'on retrouvera de ʿAṭṭâr à Hâfez, en passant par Saʿdî, Jâmî, et tous les grands poètes.
Le langage de l'amour humain
Une particularité du soufisme — qui parfois choque les regards extérieurs — est l'usage abondant qu'il fait du langage de l'amour humain pour parler de l'amour divin. Les poèmes mystiques regorgent de mentions du vin, du tavernier, de la belle bien-aimée aux cheveux noirs, des yeux qui blessent, des lèvres qui apaisent.
Tout cela n'est pas, à proprement parler, métaphore — c'est allégorie inversée. Pour les soufis, ce ne sont pas les images de l'amour humain qui sont primaires (et qu'on étendrait abusivement à Dieu) : c'est l'amour divin qui est premier, et l'amour humain n'en est que le reflet pâle. Quand un poète soufi parle des « cheveux noirs » de l'aimée, il ne dit pas « Dieu est comme une belle femme » — il dit que toute beauté humaine n'est qu'une théophanie, une apparition de la Beauté divine.
Tout ce que l'œil voit comme beau dans le monde est un voile —
la Beauté qui se manifeste à travers lui. Adage soufi
L'amour comme connaissance
Une dernière dimension, peut-être la plus profonde : pour les soufis, l'amour est une forme supérieure de connaissance. Non un sentiment qui s'ajouterait à un savoir préalable, mais une modalité de la connaissance — celle qui connaît par union, par identification, par dépouillement de toute distance.
La raison connaît en distinguant, en analysant, en gardant une distance entre le sujet et l'objet. L'amour, lui, connaît en se faisant ce qu'il connaît. C'est pourquoi le mystique aimant connaît Dieu d'une manière inaccessible au philosophe : non en pensant à propos de Lui, mais en se faisant un avec Lui, par grâce de l'union amoureuse.
L'amour est connaissance, et la connaissance est amour —
à un degré où ces deux mots, qui semblaient distincts, s'avèrent un. Adage soufi
Ainsi le soufisme — voie de l'amour — est en même temps voie de la connaissance suprême. Et le grand chant de Rûmî ou la sentence brève d'Ibn ʿAṭâʾ Allâh disent la même chose, par des moyens différents : là où l'amour atteint sa plénitude, la séparation entre l'aimant et l'Aimé est levée — et c'est cette levée même qui s'appelle la maʿrifa, la connaissance directe.