Seyyed Hossein Nasr
Le passeur — entre la sagesse traditionnelle de l'Islam et la conscience désorientée de l'Occident.
Portrait
Né à Téhéran en 1933 dans une famille de lettrés (son père était l'un des plus grands philosophes d'Iran), Seyyed Hossein Nasr reçoit la double formation qui marquera toute son œuvre : d'un côté la ḥikmah (الحِكْمَة) persane traditionnelle, transmise oralement par les maîtres de Qom et Téhéran ; de l'autre, la science occidentale au MIT puis Harvard, où il soutient un doctorat d'histoire des sciences sous Giorgio de Santillana.
Sa rencontre décisive est celle des grands traditionnalistes — René Guénon, Frithjof Schuon, Titus Burckhardt, Ananda Coomaraswamy, et son ami de toujours Henry Corbin. De cette école il hérite la conviction que toutes les grandes religions sont l'expression, sous des formes diverses, d'une sophia perennis — une sagesse une, originelle, qui se redit à travers les siècles.
Auteur de plus de soixante ouvrages, président de l'université Aryamehr de Téhéran avant la révolution iranienne, professeur émérite à l'université George Washington depuis 1984, il est aujourd'hui considéré comme l'une des voix les plus autorisées de la philosophie islamique vivante. Sa pensée a profondément renouvelé deux champs : la métaphysique comparée (où il fait dialoguer Mullā Ṣadrā avec Aquin, Shankara avec Eckhart) et l'écologie spirituelle — son Man and Nature (1968) ayant été le premier ouvrage majeur à lire la crise environnementale comme crise spirituelle.
Concepts-clés
Nasr écrit en anglais mais pense en arabe et en persan. Ses textes recèlent une vingtaine de termes traditionnels qu'il refuse de simplifier — parce que nommer juste est, pour lui, déjà un acte métaphysique. Voici les principaux.
L'œuvre commentée
Ce livre tardif (Nasr a 92 ans à sa parution) est issu de trois conférences données en 2015 à Toronto, à l'invitation de Shaykh Hamza Yusuf, dans le cadre de la Reviving the Islamic Spirit Conference. Pour la première fois en public, Nasr accepte d'exposer la métaphysique traditionnelle dans son intégralité — un savoir qu'il réservait jusque-là à de petits cercles d'élèves choisis.
Le ton oral est conservé : peu de notes, beaucoup d'exemples, des digressions sur l'environnement, la modernité, l'art, l'éducation. Le livre se lit comme un long entretien, mais sa charpente est ferme.
La métaphysique n'est pas superflue ; ce n'est pas une indulgence pour les inclinations philosophiques. C'est une condition sine qua non de toute religion vivante. Toute religion dont disparaît la dimension sapientielle devient une coquille de ce qu'elle fut, et meurt. What Is Metaphysics?, ch. 1
Nasr commence par une généalogie du mot. Métaphysique est un accident éditorial — le titre que les disciples d'Aristote ont donné aux traités après la Physique (tà metà tà physiká). La vraie chose, ce sont la ḥikmah et la maʿrifah en arabe, la theosophia et la gnosis en grec, la philosophia prima en latin médiéval.
Tragédie de l'Occident moderne : la gnosis a été frappée d'interdit par l'orthodoxie catholique dès les premiers siècles, et l'anglais a perdu le mot. Il reste ignorance mais plus son contraire. Nasr et les traditionnalistes ont restauré le mot principial (de aṣīl, aṣālah) pour le traduire.
Distinction majeure : la métaphysique commence au-delà de l'Être pur. L'ōn d'Aristote, le pur Esse de Bonaventure et Aquin, le wujūd de Mullā Ṣadrā, ne sont pas le sommet. Au-dessus encore : adh-dhāt bi-lā ism wa-lā rasm, l'Essence sans nom ni description, le Tao qui ne peut être dit, le Beyond-Being. C'est ce que la première moitié de la shahādah dit : lā ilāha — « il n'y a pas de dieu » — soit, plus radicalement : il n'y a rien à quoi on puisse renvoyer le mot « réalité », illā Llāh, sauf Lui.
Critique frontale de Heidegger : son Sein n'est pas le wujūd. Henry Corbin, traducteur de Was ist Metaphysik ?, disait à Nasr : « Pour Heidegger, l'existence mène à la mort ; pour Mullā Ṣadrā, elle ouvre à l'éternel. »
Cette connaissance n'est pas information. L'information n'est pas connaissance. Ce dont nous parlons ici est une connaissance qui blesse l'âme et, en le faisant, la transforme. What Is Metaphysics?, p. 5
Comment étudier la métaphysique ? Qui est qualifié ? Nasr défend ici un élitisme légitime : on n'enseigne pas la relativité à un débutant. La métaphysique requiert d'abord une faculté en nous — al-ʿaql, l'Intellect au sens traditionnel (nous, intellectus), que la modernité a réduit à la raison calculante.
C'est pourquoi Rūmī, dans le Mathnawī, écrit :
پای استدلالیان چوبین بود
پای چوبین سخت بیتمکین بود La jambe du rationaliste est de bois — et la jambe de bois est très bancale. (Rūmī, Mathnawī, 1:2128)
Ce que critique Rūmī, c'est le rationalisme, pas l'ʿaql. La métaphysique demande un ʿaql salīm (عَقْل سَلِيم) — un intellect sain, irrigué par la révélation et vivifié par la foi. Sans īmān, on peut comprendre la métaphysique théoriquement, jamais la réaliser.
L'œil du cœur (ʿayn al-qalb, عَيْنُ القَلْب). La connaissance principielle ne réside pas dans le cerveau mais dans le cœur — pas l'organe affectif, mais le centre spirituel. Le Coran le répète : « le cœur connaît », pas la tête. Cet œil intérieur, fermé chez la plupart, peut s'ouvrir par la vertu, l'amour, la pratique spirituelle, et par-dessus tout par la grâce.
Pourquoi étudier la métaphysique ? Parce qu'aucune religion ne survit longtemps sans une tradition métaphysique vivante. Nasr est catégorique : il n'y a pas de métaphysique hindoue sans hindouisme, pas de métaphysique chinoise sans néoconfucianisme ou taoïsme, pas de métaphysique chrétienne sans christianisme. Les Grecs eux-mêmes ont reçu leur métaphysique de la religion grecque mourante — Plotin en est le dernier souffle, et la civilisation grecque meurt peu après lui.
Crise environnementale. Long et grave passage : la destruction de la nature est une crise spirituelle avant d'être technique ou économique. La désacralisation de la nature au XVIIe siècle (Descartes : res extensa, pure quantité) a rendu possible son exploitation sans frein. Nasr cite Rūmī :
کاشکی هستی زبانی داشتی
تا ز هستان پردهها برداشتی Si seulement l'existence avait une langue, pour qu'elle lève les voiles sur les Mystères. (Mathnawī, 3:4725)
Art et beauté. Pas d'esthétique séparée en Islam — parce que la beauté est déjà une voie métaphysique. Inna Llāha jamīlun yuḥibbu-l-jamāl : « Dieu est beau et Il aime la beauté ». Et en arabe ḥusn (حُسْن) signifie inséparablement beauté et bonté : Islam refuse de les séparer. L'art islamique — calligraphie, architecture, musique, poésie — est métaphysique mise en forme, accessible à ceux qui ne lisent pas les traités.
À la religion. Sans métaphysique, la religion devient coquille — d'où la désertion massive du christianisme en Occident depuis le XVIIe. Les questions brûlantes — pourquoi le mal ? pourquoi la souffrance ? pourquoi le monde ? — n'ont pas de réponse exotérique satisfaisante. Seule la métaphysique répond : l'Infini, étant infini, doit inclure la possibilité de Sa propre négation, et cette possibilité est le monde, donc la séparation, donc la racine du mal. Dante : l'enfer aussi est beau, parce qu'il est séparation.
À l'éthique. Pourquoi être bon ? Question dont aucune éthique sécularisée ne répond en profondeur. La métaphysique fonde l'éthique : on est bon parce qu'on participe au Bien qui est le Réel lui-même. Hors de cela, l'éthique devient soit hypocrite (extérieure), soit taʿabbudī (acceptation aveugle).
À la science. Modernité scientifique = science déclarée indépendante de Dieu (XVIIe). Nasr cite avec sympathie Wolfgang Smith, Karl Popper, John Eccles — physiciens et neurobiologistes qui ont tenté de rouvrir la verticalité. La civilisation islamique classique, elle, fondait chaque science (médecine d'Ibn Sīnā, mathématiques d'al-Khwārizmī, algèbre d'al-Khayyām) sur une base métaphysique explicite.
À l'art et à la poésie — comme transmission au peuple non savant. Nasr raconte un épisode fondateur : un soir près du tombeau de Mīyān Mīr à Lahore, il monte dans un tonga (carriole tirée par un cheval). Le conducteur, pauvre paysan, récite tout le long du trajet — quarante-cinq minutes — des poèmes de Ḥāfiẓ et Rūmī par cœur :
Pendant ces quarante-cinq minutes, ce conducteur m'a exposé plus de métaphysique authentique que je n'en avais appris dans aucune salle de classe à Harvard, où j'avais pourtant suivi les cours de quelques-uns des plus grands maîtres de la philosophie médiévale en Occident. What Is Metaphysics?, ch. 3
Anamnèse platonicienne et hadith du « se connaître soi-même ». Le Christ a dit : « Cherchez, et vous trouverez » ; le Prophète a dit : man ʿarafa nafsahu fa-qad ʿarafa Rabbahu — « Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ». Toute la métaphysique est, en un sens, une anamnèse — un se rappeler ce qu'on n'a jamais cessé d'être.
La connaissance pure que nous avons cherchée se tient depuis toujours juste devant nous, et en nous. Il faut seulement la chercher — et, si nous le faisons sincèrement et que la Grâce de Dieu nous y rend aptes, nous trouverons la source de la connaissance principielle, de la métaphysique authentique, et nous pourrons y boire. What Is Metaphysics?, conclusion ch. 1
Autres œuvres majeures
Filiations et résonances
Nasr s'inscrit dans la lignée pérennialiste : René Guénon en pose les bases (« sophia perennis », critique du monde moderne), Ananda Coomaraswamy la prolonge vers l'Inde et l'art sacré, Frithjof Schuon en fait la métaphysique la plus pure, Titus Burckhardt et Martin Lings en illustrent les dimensions spécifiquement islamiques. Henry Corbin, son ami iranien, ouvre la voie de la philosophie illuminative (ḥikmat al-ishrāq) et de l'imaginal.
Du côté islamique, Nasr ramène constamment à quatre sommets : Ibn ʿArabī (waḥdat al-wujūd, science des Noms), Mullā Ṣadrā (principialité et mouvement substantiel de l'être), Suhrawardī (sagesse de la Lumière), et Rūmī (la métaphysique chantée). En arrière-plan : al-Ghazālī, al-Qushayrī, Ibn Sīnā, Saʿdī, Ḥāfiẓ — la ḥikmah persane comme matrice.
Résonances avec ce site
La pensée de Nasr croise plusieurs pages que tu trouveras ailleurs ici :
- Le cœur (qalb) — l'organe de la connaissance principielle.
- Les 99 Noms divins — la science des Noms comme métaphysique appliquée.
- Qu'est-ce que le soufisme — le soufisme comme métaphysique vécue.
- Rūmī — le « suprême troubadour de la beauté », abondamment cité par Nasr.