Ṣadr al-Dīn al-Shīrāzī — que l'Iran appelle simplement Mullā Ṣadrā — est le plus grand philosophe de l'islam tardif, et l'un des plus profonds qu'ait portés la culture persane. Né à Chiraz à la fin du XVIe siècle, il a accompli une chose que beaucoup croyaient impossible : réunir en une seule pensée la philosophie, l'illumination et la gnose — la raison des philosophes, la lumière des sages, et le goût des mystiques. Cette synthèse, il l'a nommée al-ḥikma al-mutaʿāliya, la sagesse transcendante.
Chiraz, Ispahan, le silence
Il naît vers 1571 à Chiraz, dans une famille notable. Très tôt remarqué pour son intelligence, il part étudier à Ispahan, alors capitale resplendissante de l'Iran safavide et grand foyer de savoir. Il y a deux maîtres décisifs : Mīr Dāmād, philosophe rigoureux, héritier d'Avicenne et de Suhrawardī ; et Bahāʾ al-Dīn al-ʿĀmilī, savant universel, à la fois juriste, mathématicien et mystique.
Mais la pensée audacieuse du jeune Ṣadrā inquiète les milieux les plus littéralistes. Plutôt que d'affronter la polémique, il choisit le retrait. Il se retire pendant de longues années — la tradition dit une quinzaine — dans le village de Kahak, près de Qom. Là, loin des disputes, il jeûne, prie, médite, pratique l'ascèse. Et c'est dans ce silence, dit-il, que sa philosophie a cessé d'être un savoir appris pour devenir une vision. Quand il revient enfin à Chiraz pour enseigner, à l'école Khān, ce n'est plus un disputeur : c'est un sage. Il meurt en 1640, à Bassora, au cours de son septième pèlerinage à La Mecque accompli à pied.
Trois fleuves, un seul océan
Avant Mullā Ṣadrā, la pensée islamique connaissait trois grandes voies, souvent rivales. La philosophie (falsafa), héritière des Grecs et d'Avicenne, qui raisonne. L'illumination (ishrāq) de Suhrawardī, qui tient que la connaissance suprême est une lumière, non un raisonnement. Et la gnose (ʿirfān), celle d'Ibn ʿArabī, qui est connaissance par dévoilement et par union. Chacune se méfiait des deux autres.
Le geste de Mullā Ṣadrā est de montrer qu'elles ne se contredisent pas : elles décrivent, à des niveaux différents, le même réel. Le raisonnement prépare ; l'illumination éclaire ; le dévoilement accomplit. À quoi il ajoute une quatrième source, qu'il place au-dessus de toutes : le Coran et l'enseignement des Imāms. La sagesse transcendante est ce point où les quatre se rejoignent.
L'existence d'abord
Au cœur de sa métaphysique, une décision : la primauté de l'existence (aṣālat al-wujūd). La philosophie ancienne se demandait : qu'est-ce qu'une chose est ? — sa définition, son essence. Mullā Ṣadrā renverse la question. Ce qui est premier, dit-il, ce n'est pas l'essence (le « quoi »), c'est l'acte d'exister lui-même. L'essence n'est qu'une limite, une découpe ; l'existence est la réalité vivante qui remplit cette découpe.
L'existence (al-wujūd) est ce qui se déploie en degrés, du plus dense au plus subtil. Doctrine de Mullā Ṣadrā
Et cette existence n'est pas partout la même : elle connaît des degrés (tashkīk al-wujūd, la « gradation de l'être »). Une pierre existe ; une plante existe ; une âme, un ange existent — mais pas avec la même intensité d'être. Il n'y a qu'une seule réalité, l'existence, et elle va du plus faible reflet jusqu'à la pure Lumière qu'est Dieu. L'univers entier est une seule échelle de lumière.
Le mouvement qui traverse les choses
De là découle son intuition la plus originale : le mouvement substantiel (al-ḥaraka al-jawhariyya). Pour les Anciens, une chose pouvait changer de lieu, de couleur, de taille — mais sa substance, son fond, restait fixe. Mullā Ṣadrā affirme l'inverse : la substance elle-même est en mouvement. À chaque instant, tout ce qui existe est renouvelé, porté un cran plus loin. Le monde n'est pas une scène stable où des choses bougent ; le monde est un mouvement, une remontée continue de l'être vers plus d'être.
L'homme, dans cette vision, n'a pas une âme « toute faite ». Il la devient. Né presque matière, il peut, par la connaissance et la purification, faire monter son être d'un degré à l'autre — jusqu'à devenir un esprit. C'est ce que Mullā Ṣadrā appelle l'union de celui qui connaît et de ce qu'il connaît : connaître une vérité, c'est devenir cette vérité. L'âme se compose de ce qu'elle contemple.
Son œuvre
Trois de ses ouvrages reçoivent ici une présentation détaillée — concepts-clés, architecture, manière de les lire.
Sa somme : la métaphysique tout entière ordonnée selon le voyage de l'âme — de la créature vers Dieu, et le retour du sage parmi les hommes.
Découvrir l'ouvrageUn traité bref et lumineux : connaître Dieu, connaître le retour — la résurrection rendue pensable.
Découvrir l'ouvrageLe cœur de sa doctrine de l'existence, mis à nu — court mais exigeant. Traduit par Henry Corbin.
Découvrir l'ouvrageS'y ajoutent un vaste commentaire mystique du Coran, des Mafātīḥ al-ghayb (« Les Clés de l'invisible »), un commentaire des récits des Imāms, et de nombreux traités. Toute l'œuvre est traversée d'une conviction : la philosophie n'a de sens que si elle transforme celui qui la pratique.
Une pensée toujours vivante
Mullā Ṣadrā n'est pas un philosophe de musée. En Iran, sa pensée — la ḥikma — est enseignée sans interruption depuis quatre siècles, dans les écoles religieuses comme dans les universités. Au XXe siècle, c'est lui que Henry Corbin a placé au centre de son immense travail sur la « philosophie iranienne » ; c'est de lui que Seyyed Hossein Nasr a fait connaître l'œuvre au monde anglophone.
Sa leçon traverse les siècles : exister n'est pas un état, c'est un acte ; et l'âme humaine n'est pas une chose donnée, c'est une ascension à accomplir. Penser, pour Mullā Ṣadrā, n'a jamais été autre chose que monter.