Le geste central
Ce livre — l'un des plus profonds de Guénon — est dédié « à la mémoire vénérée d'Esh-Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir », le maître soufi du Caire qui avait orienté Guénon. C'est dire que le livre, sous son apparence de traité géométrique, est un livre spirituel.
Le point de départ : la croix n'est pas, pour Guénon, un symbole spécifiquement chrétien ni sentimental. C'est un symbole universel — on le trouve dans toutes les traditions — et sa signification est métaphysique. La croix figure l'Homme Universel : ce que le soufisme nomme al-Insān al-Kāmil, l'Homme parfait, celui qui a réalisé en lui la totalité des états de l'existence.
Comment ? Par ses deux axes. L'axe vertical de la croix figure la hiérarchie des états de l'être — du plus dense au plus subtil, de la terre au Ciel. L'axe horizontal figure l'expansion à l'intérieur d'un seul état — l'étendue d'un même degré d'existence. Et le point central, là où les deux axes se croisent, est le lieu de l'Homme Universel : celui qui, se tenant au centre, embrasse à la fois toute la verticale et toute l'horizontale. La croix est, littéralement, la carte de la réalisation spirituelle totale.
Les concepts-clés (vulgarisés)
- La multiplicité des états de l'être — Le fondement de tout le livre (et que Guénon développera dans Les États multiples de l'être, l'année suivante). L'être n'a pas un seul mode d'existence — l'existence corporelle que nous connaissons. Il en a une infinité, étagés en hiérarchie. L'état humain n'est qu'un degré parmi d'innombrables degrés.
- L'Homme Universel (al-Insān al-Kāmil) — Concept central, emprunté au soufisme d'Ibn ʿArabī et d'al-Jīlī. L'Homme Universel n'est pas un individu exceptionnel : c'est l'archétype de l'humanité réalisée — l'être qui a totalisé en lui tous les états, et qui occupe donc le centre de la croix. Le Prophète, dans la tradition soufie, en est l'incarnation parfaite ; mais tout être qui parvient à la réalisation totale rejoint cet archétype.
- L'axe vertical — Il relie tous les degrés de l'existence, du plus bas au plus haut. C'est l'axe de la transcendance : monter le long de la verticale, c'est passer d'un état d'être à un état supérieur. La verticale est le « rayon céleste » qui traverse tous les mondes.
- L'axe horizontal — Il figure l'extension à l'intérieur d'un seul état d'être. Toutes les possibilités d'un même degré d'existence se déploient sur l'horizontale. C'est l'axe de l'ampleur, non de la hauteur.
- Les directions de l'espace — Guénon montre que les six directions (haut/bas, avant/arrière, droite/gauche) issues d'un centre ne sont pas une simple commodité : elles sont la structure même de la manifestation. Le centre d'où elles rayonnent — le septième « point » — est le symbole du Principe.
- Les trois guṇas — Reprise de la cosmologie hindoue (le Sāṃkhya). Toute chose manifestée résulte de la combinaison de trois qualités fondamentales : sattva (la tendance ascendante, lumineuse), rajas (la tendance expansive, ardente), tamas (la tendance descendante, obscure). Guénon les relie aux axes de la croix : sattva correspond au sens ascendant de la verticale, tamas au sens descendant, rajas à l'expansion horizontale.
- L'union des complémentaires — La croix résout les oppositions en les révélant comme complémentarités. Ce que nous percevons comme des contraires (haut/bas, actif/passif, ciel/terre) sont en réalité les deux pôles d'une même réalité. Au centre de la croix, les contraires ne s'annulent pas : ils se réconcilient. C'est la fonction centrale de l'Homme Universel — être le lieu où les oppositions du monde se résolvent.
- L'arbre du milieu — La verticale de la croix est aussi l'Arbre de Vie (ou l'Axis mundi, l'axe du monde). Toutes les traditions connaissent cet arbre central : l'arbre du Paradis, le frêne Yggdrasil, le pilier cosmique. Il relie les mondes ; gravir l'arbre, c'est monter le long de la verticale, d'état en état.
- Le symbolisme du tissage — Image admirable que Guénon développe : le monde est tissé comme une étoffe. La chaîne (les fils verticaux, tendus une fois pour toutes) figure les principes immuables, les états d'être ; la trame (les fils horizontaux, qui passent et repassent) figure le déploiement dans chaque état. Tout phénomène se situe à l'intersection d'un fil de chaîne et d'un fil de trame — exactement comme à la croisée des deux axes de la croix.
- L'ontologie du Buisson ardent — Chapitre célèbre. Le nom que Dieu se donne à Moïse — « Je suis Celui qui suis » (Exode III, 14) — est, pour Guénon, l'énoncé métaphysique le plus pur qui soit : l'Être pur, qui ne dépend de rien, qui est absolument. Le Buisson qui brûle sans se consumer figure cet Être qui se manifeste sans jamais s'épuiser.
L'architecture de l'ouvrage
Le livre comporte dix-neuf chapitres brefs et serrés, qui vont de la doctrine métaphysique pure (chap. I-III) aux développements géométriques les plus techniques (chap. XI-XIX). On peut le diviser en trois temps :
Le fondement doctrinal (chapitres I-III)
La multiplicité des états de l'être, L'Homme Universel, Le symbolisme métaphysique de la Croix. C'est ici qu'est posée toute la doctrine ; un lecteur pressé peut s'en tenir à ces trois chapitres.
Les développements symboliques (chapitres IV-X)
Les directions de l'espace, Théorie hindoue des trois guṇas, L'union des complémentaires, La résolution des oppositions, La guerre et la paix, L'arbre du milieu, Le swastika. Chaque symbole y est rattaché à la croix.
Les représentations géométriques (chapitres XI-XIX)
La partie la plus technique : Guénon y traduit la doctrine en figures géométriques précises (degrés de l'existence, états de l'être, coordonnées, rotation, continuité). C'est la partie où sa formation de mathématicien se déploie pleinement — exigeante, mais d'une cohérence remarquable. On y trouve aussi le beau chapitre sur le symbolisme du tissage et celui sur le Buisson ardent.
Quelques voix
« La croix est un symbole qui, sous des formes diverses, se retrouve presque partout, et cela dès les époques les plus reculées : il est donc fort loin d'appartenir en propre au christianisme. » Le Symbolisme de la Croix, avant-propos
« L'Homme Universel est la synthèse totale de tous les états de l'être, réalisée dans la plénitude de l'Identité Suprême. » Le Symbolisme de la Croix, chap. II
Pour le lire
Ne pas commencer la découverte de Guénon par ce livre. C'est un ouvrage exigeant — le plus technique des cinq présentés ici, avec Les États multiples de l'être. Il suppose qu'on a déjà parcouru Orient et Occident et La Crise du monde moderne, et idéalement L'Homme et son devenir selon le Vêdânta.
Conseil de lecture : lire d'abord, attentivement, les trois premiers chapitres — ils donnent toute la doctrine. La partie géométrique (XI-XIX) peut être abordée ensuite, lentement, ou réservée à une seconde lecture. Le chapitre sur le tissage (XIV) et celui sur le Buisson ardent (XVII) sont des sommets accessibles, qu'on peut lire isolément.
Résonances
- La doctrine se prolonge dans Les États multiples de l'être (1932)
- L'Homme Universel (al-Insān al-Kāmil) — concept majeur du soufisme : voir Ibn ʿArabī et al-Jīlī
- L'Axis mundi et l'Arbre de Vie — résonance avec le symbolisme du module Métaphysique