عَبْد الكَرِيم الجِيلِي

Al-Jīlī

1366 – 1424 · Yémen

Al-Insān al-Kāmil — la doctrine de l'Homme parfait, héritier d'Ibn ʿArabī.

ʿAbd al-Karīm al-Jīlī est l'un des plus grands métaphysiciens de l'islam — et l'un des moins connus du grand public. Si Ibn ʿArabī a posé, au XIIIe siècle, le continent entier de la doctrine de l'unicité de l'Être, c'est al-Jīlī qui, un siècle et demi plus tard, en a tracé la carte la plus claire. Son grand livre, l'Insān al-Kāmil, est resté pendant six siècles le manuel par lequel le monde musulman a appris à penser l'Homme parfait — cet être en qui Dieu Se contemple.

Un homme de Zabīd

Sa vie est mal documentée — c'est le sort de beaucoup de spirituels qui ont préféré l'effacement. Il naît en 1366. Son surnom, al-Jīlī, renvoie à la région du Gīlān, sur la mer Caspienne, d'où sa famille était originaire ; mais lui vit, étudie et meurt loin de là, au Yémen, dans la ville savante de Zabīd, alors l'un des grands foyers du soufisme et du droit chāfiʿite.

À Zabīd, il devient le disciple du cheikh Sharaf al-Dīn al-Jabartī — un maître de la lignée akbarienne, c'est-à-dire de l'école qui se réclame d'Ibn ʿArabī (al-Shaykh al-Akbar, « le plus grand maître »). C'est là, dans cette filiation, que se forme toute sa pensée. Il voyage : on le sait à La Mecque et en Inde, où il rencontre des soufis du sous-continent. Il meurt vers 1424, encore relativement jeune, à une cinquantaine d'années.

Que veut dire « Homme parfait » ?

Le mot peut tromper. L'Insān al-Kāmil · الإِنْسَان الكَامِل n'est pas un homme « parfait » au sens moral — quelqu'un qui ne ferait pas d'erreurs. Kāmil veut dire complet, accompli, total. L'Homme parfait, c'est l'être humain parvenu à sa plénitude : celui en qui la nature humaine réalise enfin ce pour quoi elle a été créée.

Et ce pour quoi elle a été créée, dit al-Jīlī à la suite d'Ibn ʿArabī, est immense. Dieu — l'Essence cachée, l'Absolu sans nom — voulait être connu. Un propos célèbre le dit : « J'étais un Trésor caché, et J'ai aimé être connu : J'ai créé le monde afin d'être connu. » Le monde tout entier est ce miroir où Dieu Se regarde. Mais un miroir n'est net qu'en un point. Ce point, c'est l'Homme parfait : la créature en qui le reflet devient clair, où Dieu Se voit pleinement Lui-même.

L'Homme parfait est le miroir où Dieu Se voit Lui-même. Doctrine d'al-Jīlī, d'après l'Insān al-Kāmil

Cet Homme parfait est, dans son principe, une réalité unique — une et la même à travers les temps : la Réalité muhammadienne (al-ḥaqīqa al-muḥammadiyya), qui s'est manifestée dans le premier des prophètes comme dans le dernier, et qui continue de paraître, à des degrés divers, dans les saints. Tout être humain est en germe un Homme parfait ; rares sont ceux qui le deviennent en acte.

Les degrés de la descente

La grande contribution d'al-Jīlī est d'avoir ordonné la métaphysique d'Ibn ʿArabī — souvent foisonnante, difficile — en une échelle limpide. Il décrit le réel comme une descente (tanazzul) : de l'Absolu pur jusqu'au monde sensible, l'Être passe par des degrés.

Au plus haut — si l'on peut parler de hauteur — il y a l'Essence (al-Dhāt), l'Absolu en tant qu'il échappe à toute détermination : on ne peut rien en dire, pas même qu'Il « existe », car Il est au-delà de l'existence et de la non-existence. Puis vient le degré de l'Unicité, où l'Essence Se connaît Elle-même ; puis celui où apparaissent les Noms et les Attributs divins ; puis les archétypes de toutes choses ; puis enfin le monde — esprits, âmes, corps. À chaque degré, le même unique Être se voile un peu plus, se densifie, sans jamais cesser d'être l'unique Être.

C'est pourquoi al-Jīlī peut dire : il n'y a, dans toute la réalité, qu'une seule existence — celle de Dieu — qui se déploie en degrés, du plus subtil au plus dense. Le monde n'est pas « autre » que Dieu ; il n'est pas non plus Dieu ; il est Sa manifestation — comme la vague n'est ni autre que l'océan ni l'océan tout entier.

Son œuvre

Al-Jīlī a beaucoup écrit — une vingtaine de traités sont conservés —, mais c'est un seul livre qui l'a rendu immortel.

Autour de ce livre central, deux autres traités complètent son œuvre :

الكَهْف وَالرَّقِيم

Al-Kahf wa-l-raqīm — La Caverne et l'inscription

Un commentaire ésotérique des lettres mystérieuses qui ouvrent certaines sourates du Coran, et de la sourate de la Caverne. Al-Jīlī y déploie sa « science des lettres » — la lecture spirituelle de l'alphabet arabe comme structure même du cosmos.

مَرَاتِب الوُجُود

Marātib al-wujūd — Les Degrés de l'Être

Un traité bref et dense qui expose, sous une forme presque scolaire, la hiérarchie des degrés de l'existence — du pur Absolu au monde sensible. C'est le résumé le plus net de sa cosmologie : un escalier de l'âme.

À ces livres s'ajoutent un long commentaire des Futūḥāt al-Makkiyya d'Ibn ʿArabī et plusieurs traités sur les Noms divins. Toute l'œuvre tend vers une seule chose : rendre pensable ce que la voie fait vivre.

Pourquoi il compte encore

Al-Jīlī est le grand clarificateur. Sans lui, la métaphysique d'Ibn ʿArabī serait restée le domaine réservé d'une poignée d'initiés capables d'affronter les milliers de pages des Futūḥāt. Avec lui, elle devient un enseignement transmissible. La doctrine de l'Homme parfait, telle qu'il l'a formulée, a irrigué six siècles de spiritualité — jusqu'aux penseurs traditionnels du XXe siècle, qui lui doivent une part de leur vocabulaire.

Pour le lecteur d'aujourd'hui, sa leçon est simple et vertigineuse : l'être humain n'est pas un accident dans un univers indifférent. Il est le lieu choisi où l'invisible se rend visible — à condition de devenir, lui-même, un miroir assez pur.