Le geste central
Si l'on ne devait lire qu'un livre purement métaphysique de Guénon, ce serait celui-ci. Les États multiples de l'être est le traité doctrinal central — la pièce qui donne sa cohérence à toute l'œuvre. Il prolonge directement Le Symbolisme de la Croix : là où la croix figurait les états de l'être, ce livre les expose.
L'intuition fondatrice peut s'énoncer simplement, même si elle bouleverse tout : l'être n'a pas un seul mode d'existence. Nous croyons spontanément qu'« exister », c'est « exister comme nous le faisons » — dans un corps, dans le temps, dans l'espace. Erreur, dit Guénon. L'existence corporelle n'est qu'un état parmi une infinité d'états. L'être véritable les traverse tous ; et la « réalisation spirituelle » suprême consiste précisément à reconnaître que l'on est cette totalité, non le seul fragment qu'on croyait être.
Les concepts-clés (vulgarisés)
- L'Infini métaphysique — Attention : pas l'infini des mathématiciens (qui n'est qu'un « indéfini », une quantité sans terme assignable). L'Infini de Guénon est ce qui n'a absolument aucune limite — donc ce qui contient toute possibilité. L'Infini ne peut être qu'un : s'il y en avait deux, ils se limiteraient mutuellement, et ne seraient donc pas infinis.
- La Possibilité universelle — L'Infini, étant sans limite, contient toutes les possibilités — sans aucune exception. Tout ce qui est possible doit, de ce fait même, trouver sa place dans la Possibilité universelle. Et — point décisif — ce qui est possible ne peut pas rester éternellement non-réalisé : toute possibilité tend à se manifester. C'est de là que vient l'infinité des états.
- Possibles et compossibles — Tous les possibles ne peuvent pas coexister dans un même monde : certains s'excluent mutuellement (un être ne peut être en deux lieux à la fois dans le monde corporel). On appelle compossibles les possibilités qui peuvent coexister dans un même état. Chaque « monde », chaque état d'être, est défini par un ensemble cohérent de compossibles.
- L'Être et le Non-Être — Le sommet de la doctrine, et le plus difficile. L'Être (avec majuscule) est la première détermination : c'est le principe de toute manifestation, mais il est déjà une détermination, donc une limite. Au-dessus de l'Être, Guénon pose le Non-Être — non pas le « néant » (qui serait pure absence), mais le non-manifesté, l'illimité d'où l'Être lui-même procède. Le Non-Être est le degré suprême : ce que le Vedānta nomme Brahma nirguṇa, l'Absolu sans attributs.
- Les états multiples de l'être — Le concept éponyme. Un même être — disons : toi qui lis — n'est pas seulement « cet individu corporel ». Cet individu n'est qu'une modalité, dans un état (l'état humain), parmi une infinité d'états que le même être possède simultanément. La « personne » que tu crois être est à l'être total ce qu'une seule note est à la symphonie entière.
- L'analogie du rêve — Pour rendre sensible la pluralité des états, Guénon recourt à l'expérience du rêve. Dans le rêve, l'être produit un monde entier, avec ses lieux, ses personnages, son temps — un monde aussi « réel », pendant qu'on rêve, que le monde de la veille. Le rêve donne une image de ce que sont les états subtils : des mondes complets, mais d'un autre ordre que le corporel.
- Le mental n'est pas le sommet — Guénon insiste : le mental (la pensée discursive, la raison) est ce qui caractérise l'individualité humaine — mais il n'en est pas la faculté la plus haute. Au-dessus du mental se trouvent des modalités supra-rationnelles. Confondre l'homme avec sa pensée, c'est le réduire à son étage le plus visible, non le plus élevé.
- L'indéfini et ses confins — Le monde corporel est indéfini (il s'étend sans qu'on puisse lui assigner un terme), mais il n'est pas infini. Il a des « confins » — des limites, même reculées. L'erreur du scientisme est de prendre l'indéfini pour l'infini, et donc de croire que la science finira par tout connaître.
- La réalisation de l'être par la connaissance — Le but. Pour Guénon, la réalisation spirituelle suprême n'est pas un « salut » individuel (sauver son petit moi pour un paradis) — c'est l'Identité Suprême : la reconnaissance, par la connaissance pure, que l'on est la totalité des états, identique au Principe. Ce n'est pas devenir quelque chose qu'on n'était pas ; c'est connaître ce qu'on a toujours été.
- Nécessité et contingence — Le chapitre final. Est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être (le Principe, l'Être). Est contingent ce qui pourrait ne pas être (tout ce qui est manifesté, y compris nous). Comprendre cela libère : ce qui est contingent en nous n'est pas notre réalité véritable ; notre réalité véritable participe du nécessaire.
L'architecture de l'ouvrage
Le livre comporte dix-sept chapitres, dans une progression qui descend du Principe vers l'homme, puis remonte vers la réalisation :
Le fondement (chapitres I-V)
L'Infini et la Possibilité, Possibles et compossibles, L'Être et le Non-Être, Fondement de la théorie des états multiples, Rapports de l'unité et de la multiplicité. Le cœur métaphysique du livre.
L'application à l'homme (chapitres VI-XIV)
L'analogie du rêve, Les possibilités de la conscience individuelle, Le mental, La hiérarchie des facultés individuelles, Les confins de l'indéfini, Principes de distinction entre les états, Les deux chaos, Les hiérarchies spirituelles, Réponse aux objections tirées de la pluralité des êtres.
La réalisation (chapitres XV-XVII)
La réalisation de l'être par la connaissance, Connaissance et conscience, Nécessité et contingence. Le livre se ferme sur le but : l'Identité Suprême.
Quelques voix
« La réalisation métaphysique tout entière n'est rien d'autre que la prise de conscience effective et actuelle de ce qui est déjà virtuellement. » Les États multiples de l'être, chap. XV
« L'individualité humaine n'est rien de plus qu'un état de l'être parmi une indéfinité d'autres états. » Les États multiples de l'être
Pour le lire
C'est le livre le plus abstrait de Guénon — un traité de métaphysique pure, sans aucune concession à l'illustration. Il ne faut surtout pas commencer par lui. L'ordre recommandé : Orient et Occident → La Crise du monde moderne → L'Homme et son devenir selon le Vêdânta → Le Symbolisme de la Croix → et alors seulement Les États multiples de l'être.
Mais l'effort en vaut la peine : c'est ici que se trouve le noyau de toute la pensée guénonienne. Les chapitres I-III (l'Infini, la Possibilité, l'Être et le Non-Être) sont d'une densité extrême — à lire très lentement, une phrase à la fois. Le chapitre XV (La réalisation de l'être par la connaissance) est le sommet : il dit en clair ce que vise toute voie spirituelle authentique.
Résonances
- Prolonge directement Le Symbolisme de la Croix (1931)
- L'Identité Suprême — résonance avec le fanāʾ et le tawḥīd soufis : voir fanāʾ et la racine WḤD
- Le Non-Être guénonien et le Brahma nirguṇa védantique — voir la Métaphysique
- Schuon reprendra et nuancera ces catégories dans Du divin à l'humain