تِيتُوس بُورْكَهَارْت · إِبْرَاهِيم عِزّ الدِّين

Titus Burckhardt

1908 – 1984 · Florence — Lausanne

L'art sacré, la cosmologie, l'alchimie soufie expliquée à l'Occident.

Titus Burckhardt fut l'un des plus fins interprètes du soufisme et de l'art sacré au XXe siècle. Suisse de naissance, musulman par engagement intérieur, il a passé sa vie à montrer une chose : que les grandes civilisations traditionnelles — l'islam, mais aussi le Moyen Âge chrétien, l'Inde, l'Extrême-Orient — ne sont pas des passés morts, mais des langages du sacré qu'on peut encore comprendre, pourvu qu'on en retrouve la clé.

Un nom, une lignée

Il naît à Florence en 1908, dans une famille d'artistes et de savants de Bâle — il est le petit-neveu de Jacob Burckhardt, le grand historien de la Renaissance. L'enfance baignée d'art, la culture allemande et latine : tout le prépare à devenir un homme du regard. Sur les bancs de l'école, à Bâle, il se lie d'une amitié décisive avec Frithjof Schuon — amitié qui durera toute leur vie et orientera la sienne.

Jeune homme, il étudie l'art, la sculpture, l'histoire. Mais une question le travaille, plus pressante : d'où vient que l'art ancien — une cathédrale, une mosquée, une icône — touche si profondément, là où tant d'art moderne laisse froid ? La réponse, il la cherchera toute sa vie. Comme Schuon, comme Guénon avant eux, il entre dans l'islam et reçoit un nom : Ibrāhīm ʿIzz al-Dīn.

Les années marocaines

Au début des années 1930, Burckhardt fait un voyage qui le marque pour toujours : il part au Maroc, à Fès. Il y apprend l'arabe, fréquente les artisans et les lettrés, s'imprègne d'une ville où la civilisation traditionnelle est encore vivante — où le tisserand, le calligraphe, le maçon travaillent encore selon des règles héritées, et où ces règles ont un sens spirituel. C'est là qu'il rencontre concrètement le soufisme, non dans les livres, mais dans des hommes ; et qu'il se rattache à une voie.

Fès restera la ville de sa vie. Bien plus tard, dans les années 1970, l'UNESCO lui confiera une mission de sauvegarde de la médina de Fès, menacée par le délabrement et la modernisation brutale. Le jeune homme venu apprendre était devenu celui à qui l'on confie la protection d'un trésor.

Que veut dire « art sacré » ?

C'est le cœur de son œuvre. Pour Burckhardt, l'art sacré n'est pas l'art qui « représente » des sujets religieux. Un tableau peut figurer une scène pieuse et n'avoir rien de sacré ; un simple entrelacs géométrique, une coupole, une calligraphie peuvent être profondément sacrés sans rien « représenter ».

L'art sacré est l'expression sensible du sacré. Titus Burckhardt

Ce qui fait qu'un art est sacré, dit-il, c'est qu'il obéit à des lois qui ne sont pas inventées par l'artiste, mais reçues — des lois qui reflètent, dans la matière, l'ordre même du cosmos et, à travers lui, le divin. La géométrie de l'arabesque, les proportions d'une mosquée, le rythme d'une calligraphie : tout cela est une théologie rendue visible. L'artisan traditionnel n'« exprime » pas sa subjectivité ; il met ses mains au service d'une vérité qui le dépasse. C'est pourquoi l'art sacré est anonyme, et pourquoi il apaise.

Cosmologie et alchimie

Burckhardt a aussi consacré des livres à ce qu'il appelait les sciences cosmologiques — l'astrologie, l'alchimie — non comme des superstitions, mais comme des langages symboliques. L'alchimie, expliquait-il, n'a jamais vraiment cherché à fabriquer de l'or matériel : la transmutation du plomb en or est l'image de la transmutation de l'âme — le passage de l'homme opaque à l'homme lumineux. Lue ainsi, l'alchimie devient une psychologie spirituelle d'une grande précision.

De même la cosmologie traditionnelle : décrire les degrés du cosmos — minéral, végétal, animal, humain, angélique — ce n'est pas faire de la mauvaise physique, c'est dresser la carte des degrés de l'être que l'âme doit traverser. Le monde extérieur est le miroir du monde intérieur.

Son œuvre

Trois de ses livres reçoivent ici une présentation détaillée — concepts-clés, architecture, manière de les lire.

Fès, ville de l'islam · Chartres et la naissance de la cathédrale

Deux monographies de villes, qui se répondent. À Fès, il lit la cité musulmane ; à Chartres, la cité chrétienne médiévale. Dans les deux cas, la même démonstration : une ville traditionnelle est une œuvre spirituelle, où la pierre, l'eau et la lumière sont disposées selon un sens.

À cela s'ajoutent des traductions précieuses : des extraits d'Ibn ʿArabī, et surtout une version française partielle de l'Insān al-Kāmil d'al-Jīlī — c'est par Burckhardt que beaucoup de lecteurs francophones ont découvert la doctrine de l'Homme parfait.

Le passeur

Avec Guénon, Schuon, Lings, Burckhardt appartient à ce qu'on a appelé l'école pérenne — ces penseurs du XXe siècle pour qui les grandes traditions religieuses, sous des formes différentes, disent une même Vérité. Sa place propre, dans ce groupe, est celle du regard : là où Guénon raisonne et Schuon contemple, Burckhardt fait voir. Il a appris à des générations de lecteurs occidentaux à entrer dans une mosquée, à lire une arabesque, à comprendre pourquoi une vieille ville apaise — et, par ce chemin du beau, à pressentir le sacré qui s'y cache.