أَبُو يَزِيد البِسْطَامِي

Abû Yazîd al-Bistâmî

v. 804 — 875 · Iran (Bisṭām)

L'ivresse pure. Le mystique persan qui se dépouilla de lui-même comme un serpent de sa peau — et qui ouvrit la voie du shaṭḥ.

Abû Yazîd Ṭayfūr ibn ʿĪsā al-Bisṭāmī — « Bāyazīd » en persan — est, avec Râbiʿa et Hallâj, l'un des trois grands mystiques fondateurs de l'expérience soufie de l'union. Il est l'archétype même de l'ivresse spirituelle — précurseur direct de Hallâj, dont il prépare le langage extatique et la doctrine de l'unification en Dieu.

L'Iran de l'origine

Il naît à Bisṭām, petite ville du nord-est de l'Iran, vers 804. Son grand-père, dit-on, était zoroastrien converti à l'islam. Toute sa vie se passe dans son Khorassan natal — il ne se rendit qu'une seule fois en pèlerinage à La Mecque. C'est une particularité notable : alors que les soufis bagdadiens forment des écoles urbaines structurées, Bistāmī demeure dans une certaine solitude provinciale, plus proche du désert et de la steppe que des bibliothèques.

On dit que son maître spirituel fut Abû ʿAlî al-Sindî, un soufi mystérieux qui ne connaissait pas l'arabe et apprit à Bāyazīd la fondamentale formule mystique de l'annihilation en Dieu. L'identité d'al-Sindî reste obscure ; certains orientalistes ont suggéré une influence indienne (le nom rappelle le Sind) — mais c'est conjectural. Ce qui est sûr, c'est que Bistāmī puise dans une tradition orale — non livresque — d'expérience mystique.

L'ascèse féroce

Bistāmī commence par une ascèse d'une rigueur extrême. Il jeûne pendant des décennies, ne dort presque pas, multiplie les retraites. Il pratique ce qu'on appellera plus tard la khalwa — la solitude initiatique — sans manuel ni méthode codifiée. Il avance par expérience pure.

Le travail sur l'ego — le nafs — est, dans ses paroles, d'une violence saisissante. Il ne s'agit pas pour lui de « contrôler » le nafs mais de le réduire à néant — de mourir avant de mourir. Cette expérience, il la décrira en une image fameuse :

Je me suis desquamé de mon moi, comme un serpent dépouille sa peau ;
puis j'ai considéré mon essence — et j'étais, moi, Lui ! Bāyazīd Bistāmī

Cette phrase est l'une des premières manifestations claires de ce qu'on appellera les shaṭaḥāt · شَطَحَات — les paroles extatiques. Bistāmī parle « en Dieu » : ce n'est plus son moi humain qui s'exprime, c'est la Présence qui parle à travers lui. Mais cette parole, prononcée en pleine extase, paraît à un auditeur extérieur comme une revendication blasphématoire — « moi, je suis Dieu ».

Les paroles extatiques

Plusieurs des shaṭaḥāt qui nous sont parvenus sont devenus célèbres dans la tradition soufie :

Gloire à moi ! Combien grande est ma puissance ! Bāyazīd

Cette formule, qui paraît littéralement blasphème (la « gloire » est due à Dieu seul), est interprétée par la tradition comme une parole en état de fanāʾ : le moi humain s'étant éteint, c'est Dieu qui prononce « gloire à Moi » à travers les lèvres vidées du mystique. Bistāmī, en récitant cela, ne dit rien — il est traversé.

Une fois, on souleva le voile pour moi ; je m'avançai jusqu'à Lui et je dis : « Ô Toi ! » — Il me dit : « Pas même cela. » Bāyazīd

Cette parole dit la radicalité extrême de l'union mystique chez lui. Même le Toi qui maintient une dualité d'amant à Aimé doit être dépassé. Il faut tomber dans un silence où il n'y a plus ni « je » ni « tu », plus aucun nom — une nudité ontologique totale.

Le voyage céleste

Bistāmī raconte aussi — en suivant l'archétype du Miʿrāj, l'ascension nocturne du Prophète — un voyage spirituel à travers les sphères célestes :

Je vis le Trône divin vide. Je m'élevai au-dessus. Il me dit : « Mon serviteur, ce que tu cherches est en toi. » Bāyazīd

Ce thème — le Trône divin vide, parce que Dieu n'est pas quelque part mais partout, et que le chercher au-dehors c'est passer à côté — sera repris par toute la mystique soufie ultérieure. Bistāmī donne ainsi très tôt le mouvement classique de l'intériorisation : ne cherche pas Dieu dans les cieux, cherche-Le dans le tréfonds de toi-même.

Une parole intransmissible

Bistāmī n'a rien écrit. Ses paroles ne nous sont parvenues que par fragments — rapportés par ses disciples, son neveu Abû Mūsā, puis par les manualistes du siècle suivant (al-Sarrâj, al-Qushayrī). Plus tard, Rûzbihān Baqlī au XIIe siècle, dans son Sharḥ-i shaṭḥiyāt (« Commentaire des paroles extatiques »), entreprendra de défendre et d'expliquer les shaṭaḥāt de Bistāmī et de Hallâj contre leurs détracteurs.

Cette transmission par fragments donne à la figure de Bistāmī son côté fulgurant et un peu mystérieux. Il est moins une « école » qu'une éclair — une apparition unique dont la lumière, brève mais intense, irradie tout ce qui vient après.

Sobre dans la pratique, ivre dans le dire

Fait remarquable, malgré l'audace de ses paroles, Bistāmī fut un musulman scrupuleux dans sa pratique extérieure. Il accomplissait les prières prescrites, respectait la Loi, ne se montrait nullement en rupture avec le sunnisme du temps. C'est cette double posture — orthodoxie pratique et audace extatique — qui le distingue. Il ne nie pas la Loi : il la transcende dans l'expérience intérieure, tout en l'observant scrupuleusement au-dehors.

Cela suffit à le faire accepter, malgré la stupeur de ses contemporains. Même le sévère Ibn Taymiyya, au XIVe siècle, pourtant grand polémiste contre les soufis « hétérodoxes », considère Bistāmī comme un saint authentique. Hallâj, qui suivra la même voie de l'ivresse, n'aura pas la même chance — peut-être parce qu'il prêchera publiquement et que Bistāmī, lui, est resté dans son Khorassan natal.

L'influence sur la mystique iranienne

Bistāmī est, par excellence, le grand maître de la mystique iranienne. Toute la poésie persane ultérieure — ʿAṭṭār, Sanāʾī, Rûmî, Hâfez — porte la trace de son audace. L'Iran spirituel dont parlera plus tard Henry Corbin commence en quelque sorte à Bisṭām.

Sa tombe à Bisṭām est aujourd'hui encore un lieu de pèlerinage. Un mausolée modeste, dans la steppe iranienne, perpétue la mémoire de l'homme qui osa dire : « Et j'étais, moi, Lui » — et qui devint, par cette parole, la figure inaugurale de toute la mystique islamique de l'unité.

Quelqu'un cherchait Bāyazīd à sa maison. On lui demanda : « Où est Bāyazīd ? » — Il répondit : « Je cherche Bāyazīd, moi aussi. » Anecdote rapportée par ʿAṭṭâr, Tadhkirat al-awliyāʾ