Abû l-Qâsim al-Junayd ibn Muḥammad al-Khazzāz al-Qawārīrī — connu simplement comme Junayd — est l'un des plus grands soufis du IIIe/IXe siècle, et probablement le maître qui a le plus contribué à donner au soufisme sa forme classique. Surnommé sayyid al-ṭāʾifa · سَيِّد الطَّائِفَة — « le seigneur de la confrérie » — il est la référence à laquelle se rattache la quasi-totalité des chaînes initiatiques soufies ultérieures.
Le neveu marchand
Né vers 830 dans une famille d'origine persane installée à Bagdad — capitale alors du califat abbasside —, Junayd est élevé par son oncle maternel, le grand mystique Sarī al-Saqaṭī, dont il deviendra le disciple. Son père, marchand de cristal (al-qawārīrī), lui transmet ce métier. Junayd toute sa vie continuera ce commerce — fait remarquable : maître spirituel de premier rang, il gagne sa vie de ses mains, il ne vit jamais aux dépens de ses disciples.
Il étudie aussi le droit musulman — selon le rite shâfiʿite — avec Abû Thawr, et la théologie. C'est un homme d'un savoir religieux complet, parfaitement orthodoxe, profondément ancré dans la pratique commune. C'est ce qui lui permettra plus tard de défendre le soufisme contre ses détracteurs : nul ne pouvait l'accuser de négliger la Loi.
L'école de Bagdad
Bagdad au IIIe/IXe siècle est l'épicentre de la pensée islamique. Toutes les sciences s'y constituent : exégèse, hadîth, droit, théologie scolastique, philosophie traduite du grec. C'est aussi le moment où ce qui s'appelait zuhd (renoncement) commence à devenir un mouvement organisé, avec son vocabulaire, ses méthodes, ses débats. Le mot ṣūfī émerge et se généralise.
Autour de Junayd se constitue ce qu'on appellera l'école de Bagdad — première grande synthèse spirituelle du soufisme. S'y retrouvent Hallâj (qui sera son disciple avant de rompre), Shiblī, Nūrī, Khayr al-Nassāj, et beaucoup d'autres. Junayd est le maître reconnu de toute cette génération, par son aînesse spirituelle, sa science et son équilibre.
La doctrine de la sobriété
Au cœur de l'enseignement de Junayd se trouve la distinction entre sobriété (ṣaḥw · صَحْو) et ivresse (sukr · سُكْر) spirituelles.
L'ivresse est l'état du mystique submergé par la Présence divine au point d'en perdre la mesure de son discours. Bistāmī avant lui en avait été l'incarnation. Hallâj, plus tard, le sera. Mais pour Junayd, l'ivresse ne peut être que passagère — un état (ḥāl) reçu, non une station habitable. La station vraiment haute, c'est la sobriété qui suit l'ivresse — l'état où le mystique, après avoir été ravi, revient à lui-même avec un cœur transformé mais une parole maîtrisée.
L'ivresse est exaltation par-delà la sagesse ; la sobriété, c'est la sagesse après l'ivresse. Junayd
Cette doctrine n'est pas un froid rationalisme. Junayd connaît les états extatiques — il les a vécus. Mais il sait aussi qu'ils sont des dons, non des accomplissements ; qu'il ne faut pas s'y attarder ; qu'il faut surtout ne pas chercher à les dire. La parole publique des mystiques doit demeurer dans les limites de ce que la communauté peut entendre — sous peine de scandale et de drame. Junayd préfère taire — quitte à savoir qu'il y aurait à dire.
Fanāʾ et baqāʾ — extinction et subsistance
Junayd est aussi le premier à formuler clairement la dialectique du fanāʾ et du baqāʾ — l'extinction de la conscience individuelle dans le divin, et la subsistance dans Dieu après l'extinction. Cette dialectique deviendra, après lui, l'un des fondements de toute la doctrine soufie.
Pour Junayd, le voyage spirituel est un retour au Pacte primordial — l'instant, évoqué dans le Coran (7:172), où Dieu, avant la création du monde, demanda aux âmes des futurs hommes : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? » Et toutes répondirent : « Oui ! ». Ce « oui » primordial est le fondement de toute âme humaine. Le mystique cherche à retrouver ce moment où il était purement servie de Dieu — sans ego, sans monde, sans temps.
Le soufisme consiste en ce qu'Il [Dieu] te fasse mourir à toi-même et te fasse revivre en Lui. Junayd
La rupture avec Hallâj
L'un des moments tragiques de sa vie est sa rupture avec son disciple Hallâj. Hallâj, plus jeune, est attiré par l'enseignement de Junayd, devient son élève, vit auprès de lui. Mais avec le temps, ce qui se manifestait chez Hallâj — paroles extatiques, refus de la discrétion, prédication publique — devient incompatible avec la doctrine sobre du maître.
Junayd, dit la tradition, lui aurait dit en le voyant prendre cette voie : « Tu casseras du bois — il y a quelque part une croix qui t'attend. » Prédiction prophétique : Hallâj sera crucifié à Bagdad en 922, douze ans après la mort de Junayd. Mais en attendant ce jour, la rupture est consommée. Hallâj quitte Bagdad. Junayd, dit-on, en aurait été affligé toute sa vie — mais sans renier son jugement.
Une œuvre rare et précieuse
Contrairement à ses successeurs ultérieurs, Junayd a écrit peu. Quelques courts traités — surtout les Rasāʾil (Épîtres), brèves lettres adressées à divers disciples — et un ensemble d'aphorismes recueillis par ses élèves. Sa pensée est plutôt connue par ce qu'en ont rapporté les manualistes du siècle suivant : al-Sarrâj, Abû Tâlib al-Makkî, al-Qushayrī.
Ce silence relatif de l'œuvre dit toute la doctrine : la parole doit être économe. Junayd ne voulait pas faire école par les livres, mais par la compagnie — la ṣuḥba, le compagnonnage prolongé entre maître et disciple. C'est en vivant à ses côtés, en l'observant, en suivant ses indications discrètes, qu'on apprenait la voie. Pas dans des traités.
La voie qui porte son nom
Junayd meurt à Bagdad en 910. Mais sa lignée se prolonge avec une vigueur exceptionnelle. Presque toutes les grandes confréries soufies classiques font remonter leur chaîne initiatique à lui — à travers ses disciples al-Shiblī ou al-Khayr al-Nassāj. C'est ce qu'on appelle la « silsila junaydī ». La Qādiriyya, la Suhrawardiyya, la Châdhiliyya, la Mevleviyya, la Chishtiyya, la Naqshbandiyya — toutes, par des chemins divers, descendent spirituellement de Junayd.
Cela donne à Junayd une place comparable, dans le soufisme, à celle d'un patriarche fondateur : non pas qu'il ait inventé la voie — elle existait avant lui —, mais c'est lui qui lui a donné la forme classique transmissible dans laquelle toutes les générations suivantes se reconnaîtront. C'est lui qui a su faire passer la grande mystique extatique des origines (Rābiʿa, Bistāmī) à travers le crible de la sobriété, pour la rendre habitable par tous.
La connaissance de l'unité qui est propre aux soufis consiste à extraire l'éternité de la temporalité,
à quitter sa demeure, à rompre les liens avec ce que l'on aime,
à laisser de côté ce que l'on sait et ce que l'on ignore… Junayd