Râbiʿa al-ʿAdawiyya — « Râbiʿa des Banū ʿAdī » — est la première grande figure féminine du soufisme et probablement, à plusieurs égards, l'une des fondatrices spirituelles de la voie. Avant elle, l'ascétisme musulman des premiers siècles était dominé par la peur du Jugement et le scrupule moral. Avec elle, un seuil est franchi : Dieu n'est plus seulement à craindre, Il est à aimer — et à aimer non par calcul d'une récompense, mais pour Lui-même.
Une vie d'épreuve
Sa biographie réelle est largement inconnue ; ce qui nous est parvenu est tissé de légendes pieuses recueillies par ʿAṭṭār dans son Tadhkirat al-awliyāʾ (Mémorial des saints). Elle serait née à Basra, en Irak, au sein d'une famille très pauvre — la quatrième fille (d'où son nom Râbiʿa, « la quatrième »). Orpheline en bas âge, lors d'une famine, elle aurait été vendue comme esclave.
Selon les récits, son maître, la voyant prier la nuit au lieu de dormir, et constatant qu'une lumière surnaturelle l'entourait alors, comprit qu'il détenait une sainte. Il l'affranchit. Elle se retira au désert pour quelque temps, puis s'établit dans une cellule de Basra, où elle vécut le reste de sa vie dans la pauvreté extrême et la prière continue.
Le seau et la torche
L'épisode le plus célèbre — emblématique de toute sa doctrine — est celui de la promenade dans les rues de Basra. Elle marche, dit-on, portant un seau d'eau dans une main et une torche enflammée dans l'autre. Interrogée sur ce geste étrange, elle répond :
Je vais mettre le feu au paradis et verser de l'eau en enfer,
afin que ces deux voiles disparaissent,
et qu'on voie clairement qui adore Dieu par amour,
et non par crainte de l'enfer ou par espoir du paradis. Râbiʿa al-ʿAdawiyya
En une phrase, elle subvertit la logique religieuse héritée : la piété calculatrice (j'obéis pour obtenir, je m'abstiens pour éviter) est récusée comme indigne de Dieu. Aimer Dieu pour autre chose que Lui-même, c'est ne pas L'aimer du tout. Cette intuition deviendra le cœur de toute la mystique soufie ultérieure.
Les deux amours
Râbiʿa elle-même distingue, dans un poème célèbre, deux degrés de l'amour qu'elle porte à Dieu :
l'amour intéressé,
et l'amour qui T'est dû.
L'amour intéressé,
c'est celui qui m'occupe de Toi à l'exclusion de tout autre.
Quant à celui qui T'est dû,
c'est celui où Tu lèves le voile pour que je Te voie.
Il n'y a louange à moi en aucun de ces deux amours,
mais à Toi la louange en l'un et l'autre.
Râbiʿa al-ʿAdawiyya
Le « premier amour » — qu'elle appelle modestement « intéressé » — est en réalité déjà très haut : c'est l'amour qui occupe l'âme tout entière de la présence de Dieu, qui la distrait de tout autre. Le « second amour », celui qu'elle reconnaît comme dû à Dieu, c'est l'amour qui ne dépend plus de l'amant — c'est Dieu qui aime, à travers l'amant qu'Il a vidé.
La Kaʿba elle-même
Une autre histoire transmise par les hagiographes : Râbiʿa accomplit le pèlerinage à La Mecque. Arrivée devant la Kaʿba, elle dit : « Et qu'ai-je à faire de la Maison ? Je désire Celui de la Maison. » Et selon la tradition, la Kaʿba elle-même se serait avancée vers elle — geste symbolique d'une vénération inversée : ce n'est plus le pèlerin qui se prosterne devant le sanctuaire, c'est le sanctuaire qui s'incline devant la sainte.
Cette histoire scandalisera plus tard les juristes. Pour les soufis, elle dit une chose essentielle : les formes religieuses elles-mêmes ne sont que des voiles devant l'Aimé. Quand l'amour est pur, les voiles s'écartent — ou plutôt, ils se prosternent.
Le refus du mariage
Râbiʿa refusa toute sa vie de se marier — chose extraordinaire pour une femme de son temps. Plusieurs cheikhs renommés, dont Hasan al-Baṣrī (m. 728) — souvent associé à elle dans la tradition bien qu'il fût plus âgé — auraient demandé sa main. À chacun elle répondait par une variante : « Mon cœur est tout entier à Dieu — je n'en ai pas d'autre à donner. »
Ce célibat absolu marque une rupture avec le modèle islamique habituel, qui encourage le mariage comme cadre normal de la vie spirituelle. Mais Râbiʿa réaffirme un point : le degré ultime de l'amour divin requiert l'exclusivité totale. On ne peut pas, à ce niveau, partager le cœur entre la créature et le Créateur. Cette position influencera profondément, plus tard, la voie féminine soufie.
L'innocence saisissante
Les paroles attribuées à Râbiʿa frappent par leur simplicité désarmante. Elles ont la directness de l'enfance amoureuse, sans aucun ornement métaphysique. Voici quelques-unes des plus connues :
Ô mon Seigneur, si je T'adore par crainte de l'enfer, brûle-moi en enfer.
Si je T'adore par espoir du paradis, exclus-m'en.
Mais si je T'adore pour Toi-même, ne me soustrais pas Ta beauté éternelle. Râbiʿa
Mon Bien-Aimé est avec moi toujours, et nul autre ne l'égale.
Son amour traverse mon cœur, et je vois en tout chose Son visage. Râbiʿa
Ô mon Dieu, donne à mes ennemis tout ce que Tu m'as donné dans cette vie ;
à mes amis, le paradis ; et à moi, Toi seul. Râbiʿa
Récits de sainteté
La tradition soufie a recueilli — particulièrement à travers le Tadhkirat al-awliyāʾ de ʿAṭṭār (XIIe s.), la Risāla d'al-Qushayrī (XIe s.) et les Ṭabaqāt al-Ṣūfiyya d'al-Sulamī (Xe s.) — un grand nombre d'anecdotes sur Râbiʿa. Voici quelques-unes des plus marquantes, choisies pour ce qu'elles disent de sa doctrine intérieure.
Le poignet brisé sur le chemin
Esclave dans la maison de son maître, Râbiʿa est envoyée un jour porter une charge sur la route. Pour échapper au regard appuyé d'un étranger, elle se détourne brusquement, glisse, tombe — son poignet se rompt. Couchée sur la poussière, le visage contre la terre, elle prie :
Seigneur, je suis loin des miens, captive, orpheline,
et voilà que mon poignet vient de se briser.
Pourtant rien de cela ne me peine.
Une seule chose m'inquiète :
je ne sais pas si Tu es satisfait de moi. Rapporté par ʿAṭṭār
Et la tradition rapporte qu'une voix, alors, lui répondit : « Ne t'inquiète pas, ô Râbiʿa : au jour de la Résurrection, Nous te donnerons un rang que les anges les plus proches Nous envieront. »
Le chat, la lampe, et l'offre du monde entier
Un soir, Râbiʿa avait préparé un peu de nourriture pour rompre son jeûne. Elle se leva pour allumer sa lampe — pendant son absence, un chat passa et mangea tout. Elle revint, vit le bol vide, et se dit simplement : « Je romprai mon jeûne avec de l'eau. » Elle alla vers le puits ; à cet instant la lampe s'éteignit. Elle soupira profondément, et dit à mi-voix :
Seigneur, pourquoi m'éprouves-Tu ainsi ?
Une voix lui répondit dans le silence :
Ô Râbiʿa, si tu le désires, Je te donnerai le monde entier en propre.
Mais alors il Me faudra reprendre, de ton cœur, l'amour que tu Me portes —
car l'amour de Moi et l'amour du monde ne peuvent y demeurer ensemble. Voix entendue par Râbiʿa
À partir de cette nuit, dit Râbiʿa, « j'expulsai de mon cœur tout amour des choses terrestres, et je détournai résolument mon regard d'elles. Depuis trente ans, je n'ai jamais prié sans me dire intérieurement : cette prière est peut-être la dernière. Et je n'ai jamais cessé de répéter : Mon Dieu, fais que je sois si absorbée par Ton amour qu'aucune autre affection ne trouve place dans mon cœur. »
Le marchand et la bourse d'or
Râbiʿa était tombée malade. Ḥasan al-Baṣrī, venu prendre de ses nouvelles, trouva à sa porte un marchand qui pleurait, une bourse à la main. « J'ai apporté pour Râbiʿa cette bourse pleine d'or — mais je ne sais si elle l'acceptera. Va, Ḥasan, et demande-le-lui. »
Ḥasan entra et transmit le message. Râbiʿa répondit :
Tu sais bien, Ḥasan, que le Très-Haut donne le pain quotidien
même à ceux qui ne L'adorent pas.
Comment ne le donnerait-Il pas à ceux dont le cœur brûle d'amour pour Lui ?
Et puis, depuis que je connais Dieu,
j'ai détourné mes yeux de tout sauf Lui.
Comment accepterais-je l'argent d'un homme
dont je ne sais s'il a été gagné par voie licite ou non ?
Présente mes excuses au marchand. Qu'il s'en aille. Rapporté par Ḥasan al-Baṣrī
La maison aux peintures
Un autre marchand, voyant la cellule de Râbiʿa en mauvais état, lui offrit une maison neuve. Elle y entra. Sur les murs, des peintures décoratives. Elle se mit à les contempler — et soudain, se ressaisissant, sortit de la maison et refusa d'y rentrer :
Je crains que mon cœur ne s'attache à cette demeure
au point que je négligerais la préparation de l'autre monde.
Le pichet brisé et la brique pour oreiller
Mālik ibn Dīnār, ascète célèbre de Basra, rapporte : « J'allai voir Râbiʿa, et je la trouvai buvant à un pichet brisé, étendue sur une vieille natte, une brique pour oreiller. J'eus le cœur transpercé à cette vue, et je lui dis : Râbiʿa, j'ai des amis riches ; si tu le permets, j'irai leur demander quelque chose pour toi. Elle me répondit : »
Tu parles mal, Mālik.
C'est le Seigneur qui, à eux comme à moi, donne le pain quotidien.
Celui qui pourvoit aux besoins des riches —
ne pourvoira-t-Il pas aux nécessités des pauvres ?
S'Il veut qu'il en soit ainsi pour nous,
nous nous soumettrons joyeusement à Sa volonté. Râbiʿa, rapportée par Mālik ibn Dīnār
Sufyān al-Thawrī et la prière d'allègement
Râbiʿa était de nouveau malade. ʿAbd al-Wāḥid et Sufyān al-Thawrī — l'un des grands maîtres de l'ascèse irakienne — vinrent la visiter. La voyant si faible, ils restèrent un moment sans pouvoir parler. Enfin Sufyān dit : « Ô Râbiʿa, prie le Seigneur d'alléger tes souffrances. »
Elle répondit :
Ô Sufyān, qui m'a envoyé ces souffrances ?
— Le Très-Haut, dit-il.
— Eh bien ! S'Il veut que cette épreuve me visite,
comment pourrais-je, ignorant Sa volonté,
Lui demander de la retirer ? Échange transmis par Sufyān al-Thawrī
Sufyān, troublé, lui demanda alors : « Râbiʿa, parle-moi plutôt de mes affaires. » Elle lui répondit : « Si tu n'avais pas une inclination pour ce bas-monde, tu serais un homme sans défaut. » Et Sufyān, en larmes, s'écria : « Mon Dieu, peux-Tu être satisfait de moi ? » Et Râbiʿa lui dit doucement : « Ô Sufyān, n'as-tu pas honte de demander cela au Seigneur, sans avoir fait une seule chose qui Lui plaise ? »
Les quatre degrés de la sincérité
Un jour, en compagnie de Mālik ibn Dīnār, Ḥasan al-Baṣrī et Shaqīq al-Balkhī, la conversation tomba sur la sincérité du cœur envers Dieu. Chacun donna sa définition.
— Ḥasan dit : « Celui-là n'a pas de sincère amour pour Dieu qui ne supporte pas avec constance les afflictions que le Seigneur lui envoie. »
— « Cette remarque sent l'auto-satisfaction, » dit Râbiʿa.
— Shaqīq dit : « Celui-là n'est pas sincère qui ne rend pas grâce pour les afflictions. »
— « Il y a un degré de sincérité plus haut, » dit Râbiʿa.
— Mālik dit : « Celui-là n'est pas sincère qui ne trouve pas de délice dans les afflictions que le Seigneur lui envoie. »
— « Ce n'est pas encore la plus pure sincérité, » dit-elle.
Alors ils la prièrent de définir elle-même la sincérité. Elle dit :
Celui-là n'est pas sincère
qui ne tient pas pour rien la douleur de l'affliction
par son absorption en Dieu. Râbiʿa
Le théologien qui critiquait le monde
L'un des théologiens érudits de Basra vint un jour visiter Râbiʿa. Aussitôt assis, il se mit à énumérer longuement les défauts du monde — sa vanité, ses pièges, sa fausseté. Râbiʿa l'écouta un moment, puis l'interrompit :
Tu dois beaucoup aimer le monde, mon ami —
car si tu ne l'aimais pas, tu n'en parlerais pas autant.
Celui qui veut vraiment acheter une chose
ne cesse d'en discuter le prix.
Si tu en étais vraiment détaché,
que t'importeraient ses mérites ou ses fautes ? Râbiʿa
La postérité — d'Orient et d'Occident
Râbiʿa devient pour toute la tradition soufie ultérieure le modèle inaugural de l'amour pur. Hallâj lui doit son ʿishq. Rûmî la cite. Tous les grands maîtres, qu'ils soient sobres ou ivres, métaphysiciens ou poètes, l'invoquent comme la mère spirituelle de leur école.
Fait remarquable : sa doctrine du pur amour de Dieu a aussi traversé l'histoire occidentale. Lors des Croisades, des chevaliers ramènent en Europe les récits de cette mystique fascinante. Au XIIIe siècle, le chroniqueur Joinville, ami du roi Saint Louis, rapporte à la cour de France l'histoire de la femme du seau et de la torche. Au XVIIe siècle, elle inspirera les partisans du Pur Amour dans la querelle quiétiste qui agita la France de Fénelon et de Madame Guyon. Au XXe siècle encore, la nouvelliste allemande Max Mell lui consacrera son récit Die schönen Hände (« Les belles mains »).
Aucune autre figure du soufisme, peut-être, n'a eu une telle fécondité interreligieuse. Râbiʿa est devenue une sainte universelle, dont l'intuition centrale — aimer Dieu pour Lui seul — déborde toutes les confessions.
Au XXe siècle, c'est l'orientaliste anglaise Margaret Smith qui, la première, consacre une monographie scientifique à Râbiʿa : Rābiʿa the Mystic and Her Fellow-Saints in Islam (Cambridge University Press, 1928). Cet ouvrage, longtemps la référence absolue, a permis d'établir la solidité historique du personnage et de restituer ses paroles à partir des sources arabes et persanes. La même intuition traverse le travail de Louis Massignon, qui voyait en Râbiʿa la figure inaugurale de cette « mystique de l'amour pur » qu'il étudiera ensuite chez Ḥallāj.
Sources et lectures recommandées
- Farīd al-Dīn ʿAṭṭār, Tadhkirat al-awliyāʾ (Mémorial des saints), XIIIe siècle. Traduction française par Pavet de Courteille (1889) et par A. Pavet de Courteille / E. Renauld pour les éditions Seuil. Source classique principale.
- al-Qushayrī, al-Risāla al-qushayriyya, XIe siècle. Manuel soufi de référence, contient plusieurs récits sur Râbiʿa.
- al-Sulamī, Dhikr al-niswa al-mutaʿabbidāt al-ṣūfiyyāt (Mémorial des femmes soufies), Xe siècle. Première grande compilation sur les saintes musulmanes — récemment traduite par Rkia E. Cornell.
- Margaret Smith, Rābiʿa the Mystic and Her Fellow-Saints in Islam, Cambridge University Press, 1928 (domaine public). La première monographie scientifique occidentale.
- Annemarie Schimmel, Mystical Dimensions of Islam, University of North Carolina Press, 1975 (trad. fr. Le soufisme, Cerf). Chapitres consacrés à Râbiʿa.