Le geste central
D'abord, lever un malentendu : la « gnose » dont parle Schuon n'a rien à voir avec les gnoses sectaires du IIe siècle condamnées par les Pères de l'Église. Le mot grec gnôsis signifie simplement connaissance — au sens fort, plein. Pour Schuon, la gnose est exactement ce que le sanscrit appelle jñāna (connaissance libératrice), ce que les soufis nomment maʿrifa, et ce que les Pères grecs (Évagre, Maxime le Confesseur) appelaient déjà ainsi avant que le mot ne tombe en mauvaise réputation. C'est la connaissance par identification — où celui qui connaît, ce qu'il connaît, et l'acte de connaître ne font plus qu'un.
Le sous-titre du chapitre central — « La gnose, langage du Soi » — donne la clef. La gnose n'est pas une opinion philosophique parmi d'autres : c'est la parole intérieure par laquelle le Soi (Ātman, Esprit, Intellect divin) se reconnaît en l'homme. L'âme ne fabrique pas la gnose ; elle s'efface assez pour qu'elle s'exprime à travers elle.
Les concepts-clés (vulgarisés)
- Gnose vs. mystique sentimentale — Pour Schuon, la voie spirituelle peut s'organiser selon deux axes : la voie de l'amour (qu'incarnent les bhakti, les soufis amoureux comme Rūmī, les saintes chrétiennes) et la voie de la connaissance (Shankara, Ibn ʿArabī, Eckhart). Ces deux voies aboutissent au même Réel ; mais leurs grammaires diffèrent. Schuon n'oppose pas l'une à l'autre : il défend la légitimité de la voie de la connaissance, souvent suspectée à tort par les religions exotériques de « froideur ».
- Le Soi (Ātman) et le moi (ahaṃkāra) — Repris du vedānta advaita de Shankara. Le moi (le « je » empirique) est, à terme, une illusion ; le Soi (l'Esprit impersonnel-personnel qui résonne en chacun) est seul réel. Toute la voie consiste à passer du premier au second — non par destruction, mais par reconnaissance.
- La doctrine de l'Illusion (māyā) — Schuon y consacre un chapitre crucial. La māyā n'est pas ce que les modernes croient : un « tout est illusion » qui nivelle les différences. La māyā, dans l'enseignement védantique authentique, est la fonction par laquelle l'Absolu projette le relatif — relatif qui, pris pour absolu, illusionne ; pris pour relatif, révèle. Schuon insiste : la fonction de l'Intellect est de discerner, non de niveler.
- Diversité de la révélation — Reprise du thème central de toute l'École Pérenne : il n'y a pas une religion vraie et plusieurs fausses, mais plusieurs formes vraies d'une même Vérité — adaptées chacune à un peuple, une époque, un tempérament. Cette diversité n'est pas un scandale : c'est la générosité même de Dieu qui parle à chacun dans la langue qu'il peut entendre.
- Mystique naturelle vs. mystique théologique — Question débattue depuis Henri de Lubac : existe-t-il une expérience mystique « purement humaine », sans grâce révélée ? Schuon répond avec nuance : oui, en un sens (l'intellect est par nature ouvert au Réel) ; non, en un autre (toute expérience authentique du Réel est, par définition, ce que les théologiens nomment grâce — qu'on le sache ou non).
- Aspect ternaire du microcosme — L'homme n'est ni un être à deux étages (corps/âme) ni à un seul, mais à trois : corps, âme (nafs, psyché), esprit (rūḥ, pneuma). L'erreur de la modernité est d'avoir fondu les deux derniers en un seul (la « psychologie »), perdant ainsi l'organe — l'esprit — par lequel l'homme touche le Réel.
- Voir Dieu partout — Le geste contemplatif culminant. Voir Dieu, ce n'est pas Le voir après avoir vu le monde — c'est Le voir à travers le monde, comme la lumière qui révèle les couleurs. « Tout ce qui existe est nécessairement le reflet de quelque chose qui est en Dieu. »
- Les mystères christiques — Schuon, bien que musulman, consacre une partie entière au christianisme et notamment aux mystères mariaux. Pour lui, le Christ n'est pas un « homme devenu sage », mais une Manifestation divine, et la croix n'est pas une métaphore du renoncement, mais un symbole cosmique de l'intersection du Ciel et de la terre.
L'architecture de l'ouvrage
Première partie · Controverses
Cinq études polémiques, où Schuon précise ses positions face à des malentendus courants : Le sentiment d'absolu dans les religions (toutes les religions n'absolutisent pas de la même manière) ; Diversité de la révélation ; Y a-t-il une mystique naturelle ? ; Vicissitudes des tempéraments spirituels ; À propos de la doctrine de l'illusion (qui rectifie les contresens modernes sur le védānta).
Deuxième partie · Gnose
Le cœur du livre. Quatre chapitres : La gnose, langage du Soi (pose la doctrine) ; L'aspect ternaire du microcosme humain (corps-âme-esprit) ; Amour de Dieu, conscience du Réel (l'articulation amour/gnose) ; Voir Dieu partout (le geste contemplatif).
Troisième partie · Christianisme
Trois chapitres consacrés au christianisme : Quelques aperçus, Mystères christiques et virginaux (la Vierge, le Christ, l'Esprit), et De la croix. C'est là qu'on mesure la profondeur du christianisme intérieur de Schuon — qui, par-delà sa vie musulmane, n'a jamais cessé de méditer la figure du Christ.
Quelques voix
« La vérité, par sa nature, ne saurait être démocratique ;
mais nul ne saurait l'empêcher d'être universelle. » Sentiers de gnose
« La fonction de l'Intellect est inverse [du nivellement] : dans la mesure même où il unifie à l'intérieur, il discerne à l'extérieur. » À propos de la doctrine de l'illusion
« Le Christ n'est pas un homme devenu sage, mais une Manifestation divine. » À propos de la doctrine de l'illusion
Pour le lire
Sentiers de gnose est un livre polémique autant que doctrinal — Schuon y argumente, défend, précise contre des contresens fréquents. C'est, à cet égard, un excellent livre après L'œil du cœur, qui pose la doctrine sans la défendre. Les chapitres Voir Dieu partout et La gnose, langage du Soi sont les sommets contemplatifs ; le chapitre sur la doctrine de l'Illusion est le plus indispensable pour qui veut éviter les confusions néo-védantines.
Résonances
- Articulation entre amour et connaissance
- Doctrine de la māyā dans la Métaphysique
- Méditation comparée des religions, voir aussi Ibn ʿArabī
- L'Intellect et la racine ʿAQL