Le geste central
Le titre est volontairement étrange : le jeu des masques. Schuon emprunte ce mot à la philosophie hindoue, où līlā désigne le jeu divin par lequel l'Absolu manifeste le relatif. Mais il y ajoute la notion de masque (persona au sens latin) : chaque homme est un masque que la Substance divine prend pour se manifester dans le temps. Ce n'est pas une métaphore désinvolte — c'est, pour Schuon, une description ontologique exacte.
Au-delà de la simplicité apparente de cette image, le livre — qui sera l'un des derniers grands de Schuon avant La transfiguration de l'homme (1995) — traite des questions les plus graves : le péché originel, la contingence, l'intention, la charité, la conscience du Réel, et le passage libérateur qui ferme le volume. On y entend la voix d'un homme à la fin de son œuvre, qui ne cherche plus à convaincre mais à transmettre.
Les concepts-clés (vulgarisés)
- Prérogatives de l'état humain — Schuon ouvre par une mise au point décisive : être homme n'est pas être un animal raisonnable. C'est être doué d'une centralité cosmique — l'homme est la créature dans laquelle l'univers se réfléchit, par laquelle Dieu se nomme, et qui peut connaître l'Absolu. Cette dignité ontologique n'est pas un mérite ; c'est une vocation. Et qui dit vocation dit possibilité d'y manquer.
- L'homme dans la projection cosmogonique — Pour Schuon, la création n'est pas un événement passé (« il y a 14 milliards d'années ») mais un processus permanent : à chaque instant, le monde est projeté par l'Absolu. Et l'homme y est, à chaque instant, le centre conscient de cette projection. Comprendre cela change la qualité même de la présence au monde.
- Homme-centre vs. homme-périphérie — Schuon reprend ici le distinguo eckhartien entre l'homme intérieur et l'homme extérieur. L'homme-périphérie s'identifie passivement à ses expériences ; il est ce qui lui arrive. L'homme-centre, lui, peut jouir et souffrir dans son humanité temporelle tout en demeurant impassible dans son noyau immortel. Le masque pleure ou rit ; le visage derrière reste paisible.
- Ex nihilo, in Deo — Schuon précise le mystère de la création. Ex nihilo (à partir de rien) : oui, en ce sens qu'aucune substance extérieure à Dieu ne précède la création. Mais in Deo (en Dieu) : car le « néant » d'où sort le monde n'est pas un vide vide ; c'est la possibilité infinie contenue en Dieu Lui-même. Le monde sort ainsi du néant qui est, à proprement parler, en Dieu — donc le contraire du néant pur.
- En face de la contingence — La contingence (le fait que les choses du monde pourraient ne pas être) est, pour le moderne, une angoisse. Pour Schuon, c'est au contraire la clef de la liberté spirituelle : ce qui est contingent peut être lâché. Aimer un être contingent comme s'il était nécessaire, c'est se condamner à la souffrance ; aimer un être contingent comme contingent, c'est l'aimer librement.
- Sur les traces du péché originel — Schuon traite la chute biblique non comme un fait historique localisable, mais comme la structure métaphysique de la condition humaine. Adam représente l'homme universel ; sa chute est la nôtre, à chaque instant, chaque fois que nous préférons le particulier à l'Universel, l'apparence à la substance, le moi au Soi.
- De l'intention — La vie spirituelle est gouvernée par l'intention (niyya dans le lexique soufi), non par la simple action extérieure. Une même action peut être sainte ou perdue, selon l'intention qui l'anime. Mais Schuon nuance : l'intention ne suffit pas à elle seule — il faut aussi la vérité de l'objet, la justesse du moyen. Sans intention juste, aucune action n'est complète ; mais l'intention sans discernement n'est qu'un sentiment.
- Remarque sur la charité — La charité, dit Schuon, n'est pas un sentiment mais une qualité de l'être. Le saint n'« éprouve » pas de la charité ; il est charitable — au sens où l'eau est mouillée. Cette mise au point est libératrice pour qui se reproche de manquer de chaleur sentimentale : la charité véritable peut être sobre, presque froide à la surface, et bien plus efficace que les effusions.
- Point d'initiative sans la vérité — Chapitre crucial : Schuon refuse l'idée moderne selon laquelle l'activisme spirituel serait une vertu. Avant d'agir, il faut savoir ; sans connaissance, toute initiative est aveugle, et le bien voulu produit du mal. Cette position passe pour conservatrice ; en réalité, elle est prudentielle : l'enfer, dit l'adage, est pavé de bonnes intentions sans discernement.
- Avoir conscience du Réel — La phrase est volontairement simple. La vie spirituelle n'est pas chercher Dieu (Il n'est pas perdu), ni croire en Lui (la croyance n'est qu'une étape), mais avoir conscience de Sa présence omniprésente. Cette « conscience du Réel » est ce que les soufis nomment iḥsān, ce que les zen appellent satori ordinaire, ce que les chrétiens contemplatifs appellent le memoria Dei.
- Le passage libérateur — Chapitre final, qui ferme le livre — et presque l'œuvre. Schuon y décrit le moment du passage : sortie du moi, entrée dans le Soi. Ce passage n'est pas la mort physique (quoiqu'elle puisse le précipiter) ; c'est l'acte intérieur par lequel l'âme cesse de s'identifier à ce qu'elle n'est pas. Mourir avant de mourir, disent les soufis. Le livre se ferme sur cet appel discret.
L'architecture de l'ouvrage
Contrairement aux livres précédents, Le jeu des masques n'est pas divisé en parties formelles : ce sont onze études serrées, dans une continuité de méditation. Voici l'enchaînement :
- Prérogatives de l'état humain — fondement anthropologique
- L'homme dans la projection cosmogonique — la création comme processus permanent
- Le jeu des masques — le chapitre éponyme, homme-centre vs. homme-périphérie
- Ex nihilo, in Deo — métaphysique de la création
- En face de la contingence — accepter la fragilité du monde
- Sur les traces du péché originel — relecture métaphysique d'Adam
- De l'intention — niyya et discernement
- Remarque sur la charité — la charité comme qualité d'être
- Point d'initiative sans la vérité — sagesse contre activisme
- Avoir conscience du Réel — iḥsān
- Le passage libérateur — le geste final
Quelques voix
« L'homme-centre est déterminé par l'intellect et de ce fait se trouve enraciné dans l'immuable ; l'homme-périphérie est plus ou moins un accident. » Le jeu des masques, chap. III
« Il est de saints hommes qui rient avec ceux qui rient et pleurent avec ceux qui pleurent — ce qui est une façon d'exprimer indirectement le détachement, et directement la bienveillance, de l'homme pneumatique. » Le jeu des masques, chap. III
« La substance divine sous-jacente n'abolit pas le masque humain ; pas plus que celui-ci n'empêche la manifestation divine. » Le jeu des masques, chap. III
Pour le lire
Le jeu des masques est un livre de vieillesse spirituelle. Schuon a 85 ans quand il l'écrit ; il a tout dit, tout argumenté ; il reste à déposer. Les onze études sont d'une concision extrême — chaque phrase porte. Aucune polémique, aucune justification ; seulement une voix qui dit ce qu'elle sait.
À lire en dernier, parmi les œuvres de Schuon. Quand on a parcouru L'œil du cœur (la doctrine), Sentiers de gnose (les controverses), Du divin à l'humain (la systématisation), Avoir un centre (l'application anthropologique), alors Le jeu des masques apparaît comme ce qu'il est : l'enseignement déposé.
Trois chapitres méritent d'être lus seuls et plusieurs fois : Le jeu des masques (chap. III), Avoir conscience du Réel (chap. X), et Le passage libérateur (chap. XI). Ce dernier peut accompagner une vie entière.
Résonances
- La doctrine de la théophanie — le monde comme masque divin
- Le fanāʾ (anéantissement) soufi — voir la fiche fanāʾ dans Les noms de l'amour
- L'iḥsān du ḥadīth Jibrīl — voir le hadith de Gabriel
- Eckhart, l'homme intérieur, et la Gelassenheit rhéno-flamande