مِيشِيل شُدْكِيفِيتْش

Michel Chodkiewicz

1929 – 2020 · Paris

Le grand passeur d'Ibn ʿArabī en français.

Michel Chodkiewicz fut, en langue française, le plus grand connaisseur d'Ibn ʿArabī — al-Shaykh al-Akbar, « le plus grand maître » du soufisme. Sa vie a la forme d'un beau paradoxe : éditeur de métier, savant par vocation, il n'a pas suivi la carrière universitaire ordinaire, et c'est pourtant lui qui a renouvelé, en profondeur, la compréhension de la pensée akbarienne.

Un éditeur, un savant

Né en 1929 à Paris, dans une famille d'origine polonaise, Chodkiewicz fait carrière dans l'édition. Il dirige longtemps les Éditions du Seuil, l'une des grandes maisons françaises, dont il devient le président-directeur général. Toute sa vie professionnelle se passe au service des livres des autres.

Mais, en parallèle, il poursuit une recherche personnelle, exigeante, d'une rigueur de spécialiste : l'étude des textes d'Ibn ʿArabī, dans l'arabe original. Il apprend la langue, lit les manuscrits, confronte les sources. Cette double vie finit par être reconnue : sur le tard, il est élu directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, où il enseigne le soufisme. L'autodidacte est devenu un maître. Il meurt en 2020.

Contre un malentendu

Pour comprendre l'apport de Chodkiewicz, il faut connaître un malentendu tenace. Pendant longtemps, l'Occident a lu Ibn ʿArabī comme une sorte de mystique vague et débordant — un syncrétiste qui aurait dissous toutes les religions dans un grand sentiment d'unité, et qui se serait affranchi de la Loi musulmane.

Chodkiewicz a démontré, texte en main, que cette image est fausse. Loin d'être un improvisateur, Ibn ʿArabī est un penseur d'une cohérence extrême, et toute sa pensée est enracinée dans le Coran et dans la Loi (sharīʿa). Ce n'est pas malgré le Livre et la Loi qu'il s'élève, c'est par eux. La Loi n'est pas, pour lui, un seuil que le mystique franchirait pour la laisser derrière : elle est la forme même que prend la sagesse.

Toute la pensée d'Ibn ʿArabī tient dans une fidélité absolue au Coran. Michel Chodkiewicz

La sainteté et son Sceau

Son premier grand livre porte sur une question centrale et délicate : la sainteté (walāya). Qu'est-ce qu'un saint, dans la doctrine d'Ibn ʿArabī ? Comment la sainteté se relie-t-elle à la prophétie ? Et que signifie cette idée mystérieuse d'un « Sceau des saints » — un être qui clôt le cycle de la sainteté comme le Prophète a clos le cycle de la prophétie ?

Chodkiewicz a démêlé ces questions avec une finesse remarquable, montrant la place exacte du saint dans l'économie spirituelle de l'islam : non un rival du prophète, mais son héritier ; non un homme « au-dessus » de la Loi, mais celui qui en vit le sens le plus profond.

Son œuvre

Deux grands livres ont fixé l'apport de Chodkiewicz à la compréhension d'Ibn ʿArabī. Chacun reçoit ici une présentation détaillée — concepts-clés, architecture, manière de le lire.

À ces deux monographies s'ajoute un travail d'éditeur et de traducteur considérable :

Les Illuminations de La Mecque

Sous sa direction, une anthologie traduite et commentée du Futūḥāt al-Makkiyya — la somme immense d'Ibn ʿArabī. Chodkiewicz y a réuni et coordonné le travail des meilleurs spécialistes, rendant enfin accessible au lecteur francophone des pans entiers de cette œuvre-monde.

Les Illuminations de La Mecque

Sous sa direction, une anthologie traduite et commentée du Futūḥāt al-Makkiyya — la somme immense d'Ibn ʿArabī. Chodkiewicz y a réuni et coordonné le travail des meilleurs spécialistes, rendant enfin accessible au lecteur francophone des pans entiers de cette œuvre-monde.

Les Écrits spirituels de l'émir Abd el-Kader

Chodkiewicz a établi et présenté une sélection traduite du Kitāb al-Mawāqif, le grand livre spirituel de l'émir Abd el-Kader — héritier d'Ibn ʿArabī au XIXe siècle. Un travail qui relie la doctrine akbarienne médiévale à son prolongement vivant.

Le passeur exigeant

La place de Chodkiewicz, parmi ceux qui ont fait connaître le soufisme en Occident, est singulière. Il n'est pas un homme de l'école pérenne comme Guénon ou Schuon ; il n'écrit pas pour proposer une voie, mais pour établir un texte et le comprendre exactement. Sa vertu est la précision : refuser le flou, refuser la paraphrase commode, revenir toujours à ce qu'Ibn ʿArabī a réellement écrit.

C'est cette exigence qui fait de lui un passeur irremplaçable. Grâce à lui, le lecteur de langue française n'a plus à se contenter d'une idée vague d'Ibn ʿArabī : il peut accéder à sa pensée réelle, dans sa rigueur et sa profondeur. Chodkiewicz a montré qu'aimer un grand texte, c'est d'abord le servir avec une honnêteté sans faille.