Le retour
Il vous est arrivé, certains soirs, de vous oublier. Une musique vous a emporté si loin que vous ne saviez plus où finissait le chant et où commençait celui qui l'écoutait. Un paysage trop vaste vous a dissous dans sa lumière. L'amour, parfois, ou la prière, ou le grand large devant la mer — et soudain le « moi », ce petit cercle anxieux qui d'habitude veille sur tout, s'est tu. Le plus étrange est ceci : dans ces instants où vous vous perdiez, vous ne vous êtes jamais senti plus vivant, ni plus vous.
Alors on a peur. On recule devant ces seuils, car on croit que disparaître, ce serait mourir. Que se perdre, c'est cesser d'être. Mais arrêtez-vous un instant sur cette peur, et demandez-lui : qu'est-ce qui disparaît, au juste, dans ces moments-là ? Pas vous. Jamais vous. Ce qui s'efface, c'est l'illusion d'être un fragment séparé, une île close, un nom assiégé. C'est la frontière qui s'efface — pas le pays.
Cette voie a deux mots pour cela, et ils vont ensemble comme l'inspir et l'expir. Fanāʾ : l'extinction. Baqāʾ : la subsistance. Ce n'est pas vous qui vous éteignez — c'est le voile qui se consume. Et lorsque le voile a brûlé, ce qui demeure, ce qui subsiste, c'est l'essence : la même que vous pressentiez confusément au Seuil, le premier jour, sous le bruit. Elle n'a pas changé. Elle est seulement devenue transparente.
Les maîtres ont une image pour refermer ce voyage. La goutte qui tombe dans l'océan, on la croit perdue. Mais elle ne se perd pas : elle devient l'océan. Et souvenez-vous du roseau de la première halte, ce roseau coupé qui pleurait la roselière dont on l'avait arraché — le voici qui retrouve enfin l'eau d'où il venait. Vous comprenez maintenant que le manque du début était déjà, secrètement, l'appel de cette fin. La soif et la source ne faisaient qu'un.
Vous étiez parti chercher au loin ce qui se tenait au plus près. Vous avez marché de halte en halte, et toute la route vous ramenait au point d'où vous regardiez. Rentrer chez soi sans avoir bougé. La séparation n'a jamais été qu'un voile tendu devant des yeux ouverts. Vous voilà revenu là où vous avez toujours été — mais vous ne regardez plus de la même manière.
Baqāʾ : ce qui demeure, ce qui reste, ce qui subsiste. Après l'extinction — fanāʾ — de tout ce qui passe, demeure ce qui ne passe pas. C'est le terme exact du retour : on ne gagne pas quelque chose de neuf, on ne conquiert rien. On retrouve ce qui était là depuis toujours, intact, sous le bruit du monde et le bruit de soi. Ce qui reste quand tout le reste est tombé.
« Tout ce qui est sur elle est périssable, et demeure la Face de ton Seigneur, plein de majesté et de munificence. »
Écoutez les deux mots que ce verset fait résonner l'un contre l'autre : fānin, ce qui s'éteint, et yabqā, ce qui demeure. Tout passe — les visages, les saisons, les peines, et jusqu'à ce petit moi qui croyait durer. Et pourtant quelque chose reste. Non pas après vous, comme une survie : maintenant, sous vous, plus proche de vous que vous-même. Le voyage entier tenait dans cette phrase. Ce qui en vous périt n'est pas ce que vous êtes ; ce que vous êtes ne périt pas.
La prochaine fois qu'une beauté vous emportera — une musique, un visage, le soir qui tombe — ne reculez pas. Ne reprenez pas trop vite vos contours. Ce n'est pas une fuite, ce vertige : c'est un avant-goût du retour. Laissez la goutte approcher de l'océan, ne serait-ce qu'un instant.
Vous êtes arrivé sans rien savoir. Vous repartez avec des clés. Le site tout entier — le Coran, les maîtres, la poésie, les contes — vous attend désormais ; vous saurez le lire.
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