La soif
Il y a, dans presque toute vie, un moment où le cœur se serre sans raison. Un dimanche soir. La fin d'une fête, quand les lumières s'éteignent. Un paysage trop beau, qu'on regarde et qui fait presque mal. On a tout, parfois, et il manque quelque chose — et l'on ne sait même pas nommer ce qui manque. Vous connaissez ce sentiment. Tout le monde le connaît.
On l'appelle souvent la mélancolie, le vague à l'âme, le spleen. On croit que c'est une faiblesse, un défaut de caractère, quelque chose à soigner. Et l'on passe sa vie à fuir ce vide : par le bruit, le travail, les écrans, l'amour même. Mais il revient toujours, le soir, dans le silence — comme une eau qui suinte sous une porte fermée.
Les sages de cette voie ont fait une chose étrange : au lieu de fuir ce manque, ils l'ont écouté. Et ils ont entendu, dans cette plainte sourde, non pas une maladie — mais une mémoire.
Rūmī, le plus grand des poètes de l'Islam, ouvre son œuvre immense par l'image d'un roseau. On a coupé ce roseau de la roselière où il poussait, on l'a creusé, percé, et l'on en a fait une flûte. Et depuis, quand on souffle dedans, il pleure. Sa musique n'est rien d'autre que le récit de cet arrachement. Il chante parce qu'il se souvient de l'eau d'où on l'a tiré.
Et si vous étiez ce roseau ? Si ce manque que vous portez n'était pas un défaut, mais le signe le plus sûr que vous venez de quelque part — et que, tout au fond, vous vous en souvenez ?
Cette soif a un nom, vieux de treize siècles. Shawq : le désir ardent, l'élan qui tend vers ce qu'il aime. La racine évoque le mouvement d'une chose attirée vers une autre — comme la flèche vers sa cible, comme la lime du fer vers l'aimant. Dans cette langue, la nostalgie n'est pas une tristesse passive : c'est une force, une tension orientée. On ne souffre du manque que de ce à quoi l'on appartient déjà.
« Ne suis-Je pas votre Seigneur ? — Ils dirent : Oui. »
Ce verset raconte un instant d'avant le temps : toutes les âmes, avant de naître, auraient répondu oui à cette question. Que vous y croyiez ou non, écoutez l'intuition qu'il porte : si quelque part en vous résonne encore un oui oublié, alors votre soif n'est pas le vide — c'est l'écho de cette première parole. Vous ne cherchez pas quelque chose de nouveau. Vous vous souvenez.
Ce soir, quand le manque reviendra — et il reviendra — n'allumez pas tout de suite la télévision. Restez un instant avec lui. Ne le fuyez pas. Demandez-lui doucement : de quoi suis-je la mémoire ?