Introduction
Le Mathnawī de Jalāl al-Dīn Rūmī s'ouvre sur une image qui contient toute la voie : « Écoute le ney, comme il se plaint ; il raconte les histoires de la séparation. » Le ney — la flûte de roseau — n'a de voix que parce qu'on l'a arraché à la roselière, creusé, brûlé de neuf entailles. Sa plainte n'est pas un bruit parmi d'autres : c'est la mémoire d'une origine perdue qui devient musique.
Telle est l'âme. Coupée de sa source, jetée dans l'exil de la condition séparée, elle gémit ; et ce gémissement, loin d'être une faiblesse, est le signe le plus sûr qu'elle se souvient. La nostalgie n'est pas la maladie, elle est déjà le chemin du retour. Celui qui ne souffre pas de la séparation ne cherchera pas l'union ; mais le roseau, lui, n'a pas oublié le lit d'eau d'où il fut tiré.
Le feu qui traverse le ney est celui de l'amour : ce n'est pas le souffle du musicien seul qui le fait chanter, mais une brûlure intérieure. Le vide creusé en lui — cette absence, ce manque — est précisément ce qui le rend capable de laisser passer le souffle de l'Aimé. Il fallait être vidé de soi pour devenir l'instrument d'un autre chant que le sien. La métaphore rejoint ici le cœur de la métaphysique soufie : le retour (maʿād) est inscrit dans l'origine (mabdaʾ), et l'exil n'a de sens que tourné vers la patrie.