Imiter ou réaliser
Taqlīd, taḥqīq — les deux chemins de la connaissance. Une distinction très ancienne qui dit, avec une précision oubliée, ce que nous avons cessé de savoir faire.
Une question d'apparence anodine
Quand vous dites « Dieu existe », d'où savez-vous cela ? Vos parents vous l'ont dit ? Un professeur ? Un livre ? L'avez-vous compris vous-même, au point que, si tous les parents et tous les livres disparaissaient, vous le sauriez encore ?
Quand un scientifique dit « la Terre tourne autour du Soleil », où loge cette certitude en lui ? L'a-t-il vérifié ? Ou bien fait-il confiance — comme tout le monde — à des spécialistes dont il n'a jamais lu les travaux, dans une langue qu'il ne parle pas, sur des instruments qu'il ne saurait pas construire ?
La tradition intellectuelle de l'Islam — celle des philosophes (falāsifa) et des soufis (ṣūfiyya) — a passé mille ans à creuser cette distinction. Elle l'a baptisée d'un couple de mots qui n'a pas vraiment d'équivalent en français : taqlīd et taḥqīq.
Toute connaissance que nous croyons posséder relève en réalité de l'un de deux régimes : ce que nous tenons d'autrui, et ce que nous savons par nous-mêmes. Confondre les deux est la première source d'erreur. Les distinguer est le premier pas vers la sagesse.
Deux savoirs, deux régimes
Au cœur de la tradition islamique, on distingue deux familles de connaissances — non par leur objet, mais par la manière dont on y accède.
Ce qui se transmet de génération en génération. Le seul moyen d'y accéder est de le recevoir d'un autre : la langue, le Coran, le hadith, l'histoire, le droit, les coutumes. « Pourquoi prions-nous cinq fois par jour ? — Parce que Dieu l'a dit. » On le sait par autorité, jamais par soi-même.
Ce qui se découvre en soi. Personne ne peut vous le transmettre — il faut le réaliser par sa propre intelligence. L'exemple parfait : les mathématiques. « Deux et deux font quatre » n'est pas vrai parce que le professeur l'a dit, mais parce qu'on le voit soi-même. Une fois compris, c'est évident.
La métaphysique, la cosmologie, la connaissance de l'âme, l'éthique véritable — pour Chittick, toutes appartiennent au second régime. Elles peuvent être présentées par des livres ou des maîtres ; elles ne sont sues que lorsqu'on les a vérifiées en soi.
Le piège de la confusion
L'effondrement de la tradition vivante commence quand on traite l'intellectuel comme du transmis. C'est ce qui se passe dans la majorité des universités : on enseigne Ibn ʿArabī ou Mullā Ṣadrā comme on enseignerait l'histoire de l'Égypte ancienne — comme des opinions passées à connaître, non comme des vérités à éprouver. Un vieux professeur de Chittick à Téhéran disait de ses jeunes collègues universitaires :
Ils savent tout ce qu'on peut savoir d'un texte — sauf ce qu'il dit. Cité par Chittick, Introduction
Taqlīd et taḥqīq
À chaque famille de savoir correspond une méthode. Et chaque méthode a son type humain qui la pratique.
Littéralement, « passer le collier au cou » — comme on attache un animal de bât : on suit une autorité, on lui fait confiance. C'est nécessaire et bon dans le domaine transmis. On apprend la grammaire ou la prière rituelle par imitation. Celui qui pratique ainsi s'appelle un muqallid (مُقَلِّد), un imitateur.
De ḥaqq (le Réel, le Vrai) : « rendre réel », « vérifier en actualisant ». C'est connaître par soi-même, jusqu'à ce que la vérité devienne chair en nous. Celui qui pratique le taḥqīq s'appelle un muḥaqqiq (مُحَقِّق), un réalisateur. C'est le titre le plus honoré dans la tradition.
Une nuance qu'on oublie souvent
Le mot ijtihād (اِجْتِهَاد) — qu'on traduit habituellement par « effort d'interprétation » — désigne autre chose : c'est la maîtrise du droit (fiqh) permettant d'émettre un avis juridique. Le mujtahid reste donc, malgré son savoir immense, dans le régime du transmis. Il ne peut juger qu'à partir du Coran, du hadith, des avis des prédécesseurs. Tout autre est le muḥaqqiq, qui peut, en principe, atteindre une vérité métaphysique sans aucun prophète : parce que cette vérité est inscrite dans la structure même de l'intelligence.
Vous n'avez pas besoin d'un prophète pour vous dire que deux et deux font quatre, ou que Dieu est un. Une fois cette connaissance saisie, elle est évidente — elle porte sa preuve en elle, dans l'acte même de comprendre. Chittick, ch. 1
Tawḥīd et takthīr — l'Un et le Multiple
La distinction taqlīd / taḥqīq ne se comprend pleinement qu'à la lumière d'un autre couple, plus fondamental encore. Le tawḥīd est le principe premier de la pensée islamique :
Chittick refuse d'appeler la modernité shirk (شِرْك, l'associationnisme) — mot trop chargé. Il préfère dire que la modernité est le règne du takthīr : la multiplication infinie des dieux, des fins, des urgences.
Les « petits dieux » de la modernité
Selon Chittick, un dieu est ce qui donne sens et orientation à une vie. Dans le monde traditionnel, tous les sens, tous les buts étaient subordonnés à un Seul. Dans la modernité, ils sont innombrables — et chacun s'incline tour à tour devant celui qui lui parle :
Liberté, égalité, évolution, progrès, science, médecine, nationalisme, socialisme, démocratie, marxisme. Mais peut-être les plus dangereux sont ceux qu'on reconnaît le moins : ils ont des noms inoffensifs — soin, communication, développement, éducation, information, standard de vie, service, système, bien-être. Chittick, ch. 1 — empruntant à Uwe Poerksen, Plastic Words
Ces « mots plastiques » fonctionnent exactement comme des divinités secondaires : on ne peut pas être contre le développement ou le bien-être sans passer pour un imbécile. Leurs experts deviennent les nouveaux ʿulamāʾ, dont les fatwas sont les normes, les recommandations, les standards. Et tout ce système repose sur le taqlīd — la confiance aveugle. Personne ne vérifie. Tout le monde imite.
La modernité n'est pas un « shirk » assumé — elle est un takthīr ignoré. Et son fonctionnement repose entièrement sur l'extension du taqlīd au domaine où il n'a rien à faire : celui de la vérité.
Les quatre domaines du taḥqīq
Si le taḥqīq est la voie de la connaissance véritable, on peut se demander : connaître quoi ? À cette question, la tradition intellectuelle islamique répond avec une précision admirable : il y a quatre objets propres de la réalisation.
L'étude de la Réalité première et dernière — Dieu, l'Être, le Nécessaire, le Réel (al-Ḥaqq).
L'apparition et la disparition du monde. D'où vient l'univers, où va-t-il, comment se déploie-t-il à partir de la Source ?
Qu'est-ce qu'un être humain ? D'où venons-nous, où allons-nous ? Comment l'âme (nafs) se transforme-t-elle ?
Comment vivre en accord avec ce qu'on a compris ? La sagesse pratique, les vertus, les relations justes.
Ces quatre domaines ne sont pas séparés : ils sont les quatre faces d'une seule réalisation. Connaître Dieu sans connaître l'âme est impossible. Connaître l'âme sans comprendre le cosmos qui la contient ne va pas loin. Et la connaissance sans éthique reste stérile — elle n'a pas pénétré la vie.
Le centre de gravité de ces quatre domaines est en réalité un seul objet : le nafs (نَفْس), l'âme — non au sens psychologique moderne, mais comme soi connaissant. C'est l'âme qui connaît Dieu, qui contemple le cosmos, qui se connaît elle-même, qui agit. Toute la métaphysique islamique pourrait se résumer dans ce hadith :
مَنْ عَرَفَ نَفْسَهُ فَقَدْ عَرَفَ رَبَّهُ
Man ʿarafa nafsahu fa-qad ʿarafa Rabbahu
Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. Hadith — souvent attribué au Prophète ou à ʿAlī
L'intellect actuel et la fiṭra
Si chacun peut, en principe, accéder à cette connaissance, c'est qu'il y a en chacun de nous une faculté capable de la recevoir. La tradition la nomme :
Ce qui empêche
Pourquoi, alors, si peu de gens parviennent à la réalisation ? Parce que la fiṭra est, le plus souvent, endormie. Elle est recouverte d'ignorance et d'oubli. Tant que l'âme reste enfoncée dans cet état, elle ne connaît pas sa propre origine et ne mérite même pas le nom d'« intellect ». Pour devenir vraiment intellect, elle doit actualiser sa disposition première : revenir aux noms que Dieu a enseignés à Adam.
L'« ignorance composée »
Pire que l'ignorance, il y a ce que la tradition appelle jahl murakkab (جَهْل مُرَكَّب) — l'ignorance composée. L'ignorance simple, c'est ne pas savoir. L'ignorance composée, c'est ne pas savoir qu'on ne sait pas. C'est la maladie intellectuelle du présent.
La première étape pour guérir l'ignorance, c'est de reconnaître qu'on ne sait pas. Chittick, ch. 1
Tant que quelqu'un est persuadé de comprendre — son monde, lui-même, Dieu, le sens — il ne peut commencer à chercher. La recherche du savoir (ṭalab al-ʿilm, طَلَب العِلْم), que le Prophète disait obligatoire pour tout musulman, et que Chittick étendrait volontiers à tout être humain, commence par la reconnaissance d'une lacune.
Ce qui ne peut être imposé
Pourquoi cette distinction taqlīd / taḥqīq importe-t-elle, aujourd'hui, pour quiconque — musulman ou non ?
Parce qu'elle nomme ce que nous avons cessé de savoir faire. Nous vivons dans une civilisation où chaque savoir, ou presque, nous est transmis par autorité : par les experts, les médias, les algorithmes, les institutions. Nous croyons savoir, alors que nous répétons. Nous prenons l'imitation pour de la pensée. C'est l'ignorance composée à l'échelle planétaire.
La tradition que Chittick défend ne dit pas que toute imitation est mauvaise — au contraire, elle est nécessaire pour la langue, la culture, le rituel. Elle dit autre chose : qu'il y a un domaine où l'imitation ne suffit pas. Ce domaine, c'est celui de la vérité de la vie — qui je suis, d'où je viens, où je vais, ce qui mérite d'être appelé réel, ce qui mérite d'être appelé bien.
Là, et là seulement, il faut vérifier soi-même. Personne ne peut le faire à votre place. Aucun gouvernement, aucune communauté, aucun parti ne peut produire des muḥaqqiqūn par décret.
La tradition ne pourra jamais être retrouvée par l'imitation ou par l'action collective — seulement par le dévouement individuel et la réalisation personnelle. Les gouvernements et les comités ne peuvent même pas commencer à résoudre ce problème. La compréhension ne peut être imposée ni légiférée — elle ne peut que pousser dans le cœur. Chittick, conclusion du ch. 1
C'est, en un sens, ce que tout le soufisme dit aussi — depuis Rūmī jusqu'à Ibn ʿArabī. La voie est une marche que personne ne fait pour vous. Aucune affiliation, aucune appartenance ne dispense de devenir, à sa propre mesure, un muḥaqqiq — un de ceux qui ont réalisé ce qu'ils savent.
D'où vient cette pensée ?
Cette entrée s'appuie sur les chapitres 1 et 2 de Science of the Cosmos, Science of the Soul, de William C. Chittick (Oneworld, 2007). Né en 1943, formé à l'American University of Beirut puis à Téhéran sous la direction de Seyyed Hossein Nasr, Chittick est aujourd'hui le grand traducteur-interprète anglophone d'Ibn ʿArabī et de Rūmī. Professeur à Stony Brook (New York), il appartient à l'école pérennialiste par filiation, mais avec une attention pédagogique qui rend ses livres plus accessibles que ceux de Guénon ou Schuon.
Le livre développe sa thèse sur sept chapitres : la disparition de l'héritage intellectuel, la nature du savoir intellectuel, la réhabilitation de la pensée, la sortie de l'idéologie, la cosmologie soufie (chapitre central, en dialogue avec Nasr), la vision anthropocosmique (homme et cosmos comme miroirs réciproques), et la quête du sens. C'est, à notre connaissance, la meilleure introduction contemporaine en anglais à ce qu'on pourrait appeler la cosmologie spirituelle de l'Islam.
Pour aller plus loin sur le site :
- Seyyed Hossein Nasr — le maître de Chittick, et son livre What Is Metaphysics?
- Le cœur (qalb) — siège de cette connaissance qui se réalise.
- Les 99 Noms divins — les Noms qu'Adam a appris, et que la fiṭra appelle à retrouver.