La khalwa · خَلْوَة est l'une des pratiques les plus exigeantes du soufisme — la retraite spirituelle prolongée. Le disciple s'isole dans une cellule, parfois pendant quarante jours, pour se livrer entièrement à l'invocation, à la prière, et au combat intérieur. C'est l'épreuve par laquelle passent, à un moment ou un autre, presque tous les grands maîtres.
Le modèle prophétique
La khalwa s'enracine dans le modèle même du Prophète Muḥammad. Avant le début de la révélation, le Prophète se retirait régulièrement dans la grotte de Hirâʾ, au sommet de la montagne au-dessus de La Mecque. C'est là, durant l'une de ces retraites — vers l'âge de quarante ans — qu'il reçut pour la première fois la révélation par l'archange Gabriel.
Ce quarante n'est pas un nombre arbitraire. Il fait écho à Mūsā (Moïse) au Sinaï : « Et Nous fixâmes à Moïse un terme de trente nuits, et Nous y ajoutâmes dix — ce qui fit quarante » (Coran 7:142). Quarante jours est, dans la tradition spirituelle abrahamique, la durée symbolique d'une transformation profonde — Jésus dans le désert, Élie sur l'Horeb, Israël dans la traversée.
L'arbaʿīn
Les soufis ont donc fixé la khalwa initiatique à quarante jours — l'arbaʿīn · أَرْبَعِين. Pendant ces quarante jours, le disciple :
- Reste enfermé dans une cellule étroite (khalwa), souvent attenante à la zawiya du maître.
- Jeûne autant que possible — au minimum chaque jour selon les règles du Ramadan, parfois beaucoup plus.
- Ne parle pas — sauf avec le maître qui lui rend visite régulièrement pour s'enquérir de son état.
- Pratique le dhikr en continu — vocal puis silencieux, jour et nuit.
- Limite son sommeil au minimum — quelques heures par nuit, parfois moins.
- Suit un protocole précis selon la voie — heures, formules, postures.
Le maître surveille de près. Il sait que la khalwa peut dégénérer — exaltation, illusion, déséquilibre. Il intervient si nécessaire. Selon les écoles, il prescrit la durée variable : sept jours pour un débutant, vingt pour un disciple confirmé, quarante pour qui en a la force. Certains maîtres ont fait jusqu'à douze khalwa de quarante jours successives (chille en persan).
La voie khalwatiyya
Une confrérie entière — la Khalwatiyya · الخَلْوَتِيَّة — porte le nom de cette pratique, parce qu'elle en a fait son centre. Née au XIVe siècle dans le Khorassan, propagée en Anatolie et plus tard en Égypte, en Algérie, au Soudan, elle structure la pratique de la khalwa autour de sept Noms divins récités selon un ordre précis :
- Lā ilāha illā Allâh — « Pas de divinité hors Dieu » — la station de l'islām, soumission.
- Allâh — le Nom suprême — la station de l'īmān, foi.
- Huwa — « Lui » — la station de l'iḥsān, excellence.
- Al-Ḥaqq — « Le Réel » — la station de la maʿrifa, connaissance.
- Al-Ḥayy — « Le Vivant » — la station de la maḥabba, amour.
- Al-Qayyūm — « Le Subsistant » — la station du tawḥīd, unité réalisée.
- Al-Qahhār — « Le Dominateur » — la station du fanāʾ, extinction.
Le disciple ne passe à un Nom suivant qu'avec l'autorisation du maître, lorsque celui-ci juge que le précédent a été suffisamment travaillé. La khalwa selon les sept Noms peut prendre plusieurs années à parcourir entièrement — c'est un cheminement intérieur de longue haleine.
La phénoménologie de la cellule
Que se passe-t-il dans la cellule pendant quarante jours ? Les témoignages de soufis qui ont traversé la khalwa donnent une idée frappante. Selon Najm al-Dīn Kubrā (fondateur de la voie kubrawiyya, m. 1221), dans son ouvrage Fawāʾiḥ al-Jamāl, l'expérience suit des phases identifiables :
- Premiers jours : surface mentale agitée, retour des pensées du monde, ennui, doute. Le nafs proteste, cherche à fuir, suggère que c'est inutile.
- Vers le dixième jour : l'agitation s'apaise. Apparaissent les premiers lumières intérieures — des points colorés qui surgissent et disparaissent.
- Vers le vingtième : les lumières se font plus stables. Le nafs est davantage maîtrisé. Des visions peuvent survenir — d'auteurs et de saints décédés, du Prophète, parfois.
- Vers le trentième : un sentiment de présence pénètre l'âme. Le silence n'est plus pesant — il est habité.
- Les derniers jours : selon la grâce, des dévoilements spirituels peuvent advenir, qui marqueront le disciple pour le reste de sa vie. Mais rien n'est garanti : la khalwa peut aussi se terminer sans expérience exceptionnelle, dans la sécheresse — et cela aussi est une grâce, qui apprend l'humilité.
Les couleurs intérieures
Une particularité de l'enseignement kubrawi — étudié magistralement par Henry Corbin dans L'Homme de lumière dans le soufisme iranien — est l'attention portée aux couleurs spirituelles qui apparaissent durant la khalwa. Chaque couleur correspond à une station de l'âme :
- Noir — le nafs ammāra, l'ego non purifié.
- Bleu sombre — l'âme qui se blâme.
- Rouge — l'âme inspirée, en lutte.
- Jaune — l'âme apaisée, premières lumières du cœur.
- Vert — la station de la walāya, l'amitié divine.
- Blanc — la lumière de l'esprit, du rūḥ.
- Noir lumineux — paradoxe ultime : le « noir au-dessus du blanc », qui est en fait l'Essence divine — au-delà même de la lumière, parce qu'éblouissante.
Ces phénomènes ne sont pas le but. Ils sont des signes que l'âme avance — ou des distractions à dépasser, selon les écoles. Beaucoup de maîtres recommandent de ne pas s'arrêter aux visions et aux couleurs, et de continuer le dhikr au travers d'elles. Ce qui compte n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on devient.
Conditions et précautions
La khalwa est réservée. Les maîtres ne l'imposent pas à n'importe quel disciple. Sont requis :
- Un maître autorisé à diriger des khalwa — pas un autodidacte. La khalwa sauvage est dangereuse, voire destructrice.
- Une maturité spirituelle préalable — années de pratique du dhikr ordinaire, fréquentation des frères, connaissance de la voie.
- Une santé physique suffisante — la khalwa, par le jeûne et le manque de sommeil, peut éprouver durement le corps.
- Une vie pratique en ordre — affaires réglées, famille avertie, responsabilités confiées à d'autres pour la durée.
- Une intention pure — entrer pour Dieu, non pour avoir des « expériences ».
Sans ces conditions, la khalwa peut produire l'inverse de son but : exaltation, hallucinations, dépression post-retraite, illusion d'avoir « atteint » quelque chose. Beaucoup de cas, dans la tradition, sont rapportés de disciples imprudents qui en sont sortis brisés.
Au-delà de la cellule
Et après la khalwa ? L'enseignement constant des maîtres est que la cellule extérieure prépare à la cellule intérieure. Le but n'est pas de rester quarante jours dans un réduit — c'est de devenir capable de porter la khalwa intérieure partout : dans la rue, au marché, au travail, en famille. Le saint accompli est celui qui, à l'extérieur, vit comme s'il était toujours en retraite.
Sois extérieurement avec les hommes — mais intérieurement avec Dieu.
Telle est la khalwa parfaite : la solitude au milieu de la foule. Adage naqshbandi (khalwa dar anjuman)
Cette idée — propre à la voie naqshbandie — porte le nom de khalwa dar anjuman, « la retraite dans l'assemblée ». C'est l'aboutissement : ne plus avoir besoin de la cellule physique parce que la cellule du cœur est devenue habitable en toute circonstance.