الچِشْتِيَّة

La Chishtiyya

Fondée au XIIᵉ siècle, Ajmer (Inde)

L'amour universel, la pauvreté joyeuse, le qawwâlî. La voie soufie indienne qui transcende les frontières.

La Chishtiyya est la grande voie soufie du sous-continent indien. Fondée au XIIe siècle par Muʿîn al-Dîn Chishtî à Ajmer, elle a façonné durant huit siècles la spiritualité d'un sous-continent multiconfessionnel. Sa particularité : un amour universel qui transcende les frontières religieuses — hindous et musulmans s'y retrouvent —, une pauvreté joyeuse, un refus radical du pouvoir politique, et l'invention du qawwâlî, ce chant mystique aujourd'hui mondialement connu.

Le fondateur — Muʿîn al-Dîn Chishtî

Khwâjeh Muʿîn al-Dîn Hasan Chishtî · مُعِين الدِّين الچِشْتِي (1141-1236) est l'une des figures les plus aimées de l'islam indien. Né à Sîstân (Afghanistan/Iran oriental), il perd ses parents très jeune et hérite d'un petit verger. Il est encore adolescent quand il vend ses biens, les distribue aux pauvres, et part sur les routes en quête de Dieu.

Il étudie à Boukhara, Samarcande, Médine, La Mecque, Jérusalem. Son maître spirituel est Khwâjeh ʿUthmân Harvanī, soufi du Khorassan, lui-même rattaché à la lignée appelée plus tard Chishtî (du nom du village de Chisht en Afghanistan où vécut Khwâjeh Abû Ishâq Shâmî au Xe siècle).

Vers 1190, suite à plusieurs visions, Muʿîn al-Dîn quitte le Moyen-Orient pour l'Inde. Il s'installe à Ajmer, alors capitale de l'État Chauhan (hindou). Quelques années plus tard, l'envahisseur turc Muḥammad Ghûrī conquiert la région — mais Muʿîn al-Dîn, lui, reste à Ajmer dans une zawiya modeste, accueillant indistinctement musulmans et hindous, riches et pauvres.

Il meurt à Ajmer en 1236, à l'âge avancé de quatre-vingt-quinze ans. Son tombeau — l'Ajmer Sharif Dargah — devient immédiatement le plus grand sanctuaire soufi du sous-continent. Aujourd'hui encore, il accueille chaque année plusieurs millions de pèlerins, dont une part importante d'hindous et de chrétiens. C'est l'un des très rares lieux saints du monde où coexistent paisiblement plusieurs confessions.

L'enseignement — l'amour qui ne distingue pas

L'enseignement de Muʿîn al-Dîn et de ses successeurs se caractérise par quelques principes fondamentaux :

Les grands successeurs

La Chishtiyya a connu, après son fondateur, une succession remarquable de saints — qu'on appelle traditionnellement les Cinq Sultans de la voie :

Le qawwâlî — l'invention spirituelle

L'apport culturel le plus durable de la Chishtiyya est l'invention du qawwâlî · قَوَّالِي — chant mystique en groupe qui combine textes en persan, en hindavi, en pendjabi, sur des rythmes complexes accompagnés au tabla et à l'harmonium.

Le créateur du qawwâlî tel qu'on le connaît est Amîr Khusrau Dihlavî (1253-1325), disciple bien-aimé de Nizâm al-Dīn Awliyâʾ. Poète immense — il a écrit en persan, en arabe, en hindavi —, musicien génial, Amîr Khusrau invente une forme qui mélange traditions persanes et indiennes : les textes spirituels soufis sont mis sur des rythmes hérités de la musique indienne classique. Le résultat est explosif.

Pendant sept siècles, le qawwâlî va se transmettre de génération en génération, de père en fils, dans la même famille de chanteurs (les qawwâls). On le chante dans les dargahs (mausolées de saints), surtout pendant les ʿurs — anniversaires de la mort des saints, célébrés comme « noces avec l'Aimé ». À l'Ajmer Sharif, à la dargah de Nizâm al-Dîn à Delhi, des centaines de milliers de personnes viennent chaque année pour ces cérémonies.

Au XXe siècle, le grand Nusrat Fateh Ali Khan (1948-1997) porte le qawwâlî sur la scène mondiale. Sa voix d'une puissance saisissante, ses sept octaves, ses crescendos qui montent jusqu'à l'extase — tout cela touche un public mondial qui n'avait jamais entendu parler du soufisme. Après lui, la famille Sabri, les Wadali Brothers, les Rizwan-Muazzam Qawwali continuent la tradition.

Une voie d'oekuménisme

Une des caractéristiques uniques de la Chishtiyya est son oekuménisme spontané. Les saints chishtî n'ont jamais cherché à convertir agressivement les hindous. Au contraire — beaucoup parmi eux ont noué des amitiés profondes avec des yogis, des sadhus, des poètes bhakti. Les frontières religieuses, dans les dargahs chishtî, se diluent.

Cette ouverture culmine au XVIIe siècle avec le prince moghol Dârâ Shikoh (1615-1659), affilié à la Qâdiriyya mais profondément influencé par la sensibilité chishtî. Dârâ Shikoh traduit les Upanishads en persan (Sirr-i Akbar, « Le Grand Secret »), écrit La Confluence des Deux Océans (Majmaʿ al-Baḥrayn) pour démontrer la convergence du soufisme et du vedânta. Il sera exécuté en 1659 par son frère Aurangzeb, plus orthodoxe — mais son œuvre est devenue, pour beaucoup, un modèle de dialogue interreligieux authentique.

La poésie bhakti et le soufisme chishtî

L'influence mutuelle entre Chishtiyya et mouvement bhakti hindou est extraordinaire. Kabir (XVe siècle), Nanak (fondateur du sikhisme, m. 1539), Mira Bai, Tukaram — tous portent dans leur expression spirituelle la trace du soufisme chishtî, qu'ils côtoyaient quotidiennement. À l'inverse, les chants kâfîs de Bulleh Shah (m. 1757), de Sultan Bahu (m. 1691), de Shah Abdul Latif Bhittai (m. 1752), tous chishtî-qâdirî-suhrawardî pendjabi-sindhi, intègrent constamment le vocabulaire et les images du bhakti.

Cette interpénétration explique pourquoi, en Asie du Sud, la frontière entre soufisme et bhakti reste poreuse — au point que beaucoup d'hindous se rendent encore aujourd'hui dans les dargahs musulmans, et que beaucoup de musulmans révèrent des saints hindous.

La Chishtiyya aujourd'hui

Aujourd'hui, la Chishtiyya reste l'une des forces spirituelles majeures de l'Inde, du Pakistan, du Bangladesh, et de la diaspora sud-asiatique en Occident. Ses dargahs — celle de Muʿîn al-Dîn à Ajmer, celle de Nizâm al-Dîn à Delhi, celle de Baba Farid à Pâkpattan, celle de Khwâjeh Bandeh Nawâz à Gulbarga — restent des foyers de pèlerinage massif, fréquentés au-delà des frontières confessionnelles.

L'ordre lui-même est divisé en plusieurs branches — Chishtiyya-Nizâmiyya, Chishtiyya-Sâbiriyya, etc. Mais toutes partagent la même atmosphère : amour universel, accueil ouvert, qawwâlî vibrant, refus du pouvoir, service des pauvres.

Donne au cœur la générosité de la rivière,
à l'âme la chaleur du soleil,
et au corps l'humilité de la terre. Muʿîn al-Dîn Chishtî