شِهَاب الدِّين السُّهْرَوَرْدِي

Shihâb al-Dîn Yahyâ Suhrawardî

1154 — 1191 · Alep

Le philosophe de l'Illumination. Celui qui ramena à l'islam la sagesse oubliée des sages anciens — et qui paya son audace de la vie.

Shihâb al-Dîn Yahyâ Suhrawardî — souvent appelé Suhrawardî al-Maqtûl (« l'Assassiné ») pour le distinguer d'autres Suhrawardî, et surnommé Shaykh al-Ishrâq · شَيْخ الإِشْرَاق (« le Maître de l'Illumination ») — est l'un des philosophes-mystiques les plus originaux de l'islam. Il a tenté quelque chose d'inédit : fonder une philosophie de la lumière qui rassemblerait Platon, Zarathoustra, les sages d'Égypte et la sagesse coranique en une seule sagesse primordiale.

L'enfant de l'ouest iranien

Né à Suhraward, petit village du nord-ouest de l'Iran, vers 1154, Suhrawardî reçoit une éducation classique. Il étudie d'abord à Marâgha auprès du grand Majd al-Dîn al-Jîlî (qui sera aussi le maître du grand théologien Fakhr al-Dîn al-Râzî), puis à Ispahan. Mais ce qui le distingue, c'est qu'il ne se contente pas des écoles musulmanes courantes (philosophie péripatéticienne, théologie ashʿarite, droit shâfiʿite). Il voyage à travers l'Iran, l'Anatolie, la Syrie, à la recherche de cheikhs, de bibliothèques, de manuscrits anciens — et de cette sagesse primordiale dont il sent qu'elle a été oubliée.

L'intuition centrale

L'intuition fondatrice de Suhrawardî est saisissante. Selon lui, il a existé, depuis l'aube de l'humanité, une sagesse une et plurielle — qui s'est transmise à travers les âges et les peuples sous des noms divers. Hermès chez les anciens Égyptiens, Zarathoustra chez les Perses, Platon chez les Grecs, Pythagore avant lui, les prophètes bibliques, Muḥammad — tous ces grands éveilleurs auraient été des héritiers et transmetteurs d'une même connaissance fondamentale.

Cette sagesse, Suhrawardî l'appelle la philosophie de l'Illuminationḥikmat al-ishrâq · حِكْمَة الإِشْرَاق. Ce qui la caractérise, ce n'est pas la déduction logique à partir d'axiomes (comme chez les péripatéticiens), mais une connaissance directe par la lumière. La vérité ne se prouve pas, elle se voit, parce qu'elle éclaire.

Une métaphysique de la lumière

Pour Suhrawardî, l'être ne peut pas être le fondement de la métaphysique — il est trop abstrait, trop indifférencié. Le vrai fondement, c'est la lumière · nûr · نُور. Tout ce qui est, est plus ou moins lumineux ; rien n'échappe à cette hiérarchie de luminosités.

Au sommet : la Lumière des Lumières · nûr al-anwâr, qui est Dieu Lui-même — pure clarté en soi, source de toute illumination. En dessous : une cascade de lumières seconde, tierce, quaternaire — anges, archétypes, intelligences, jusqu'aux corps lumineux et finalement aux corps obscurs. La création tout entière est une graduation de luminosités.

Tout être a en soi quelque chose de la Lumière des Lumières —
mais voilé, plus ou moins, par la matière qui l'enveloppe.
Connaître consiste à dissiper ce voile, pour que la lumière propre puisse rayonner. Suhrawardî, Ḥikmat al-Ishrâq

Le monde imaginal

Suhrawardî est aussi le théoricien d'un monde intermédiaire entre le monde sensible et le monde des pures intelligences. Il l'appelle ʿālam al-mithâl · عَالَم المِثَال — le « monde des images », ou monde imaginal selon la belle traduction d'Henry Corbin.

C'est le lieu où l'âme accède aux visions vraies, aux rêves prophétiques, aux apparitions des saints, aux paysages spirituels. Ce n'est pas l'imaginaire fantastique de la psychologie moderne — c'est un domaine objectif de l'être, qui se manifeste dans des formes sensibles à l'âme préparée. Cette doctrine sera reprise et approfondie par Ibn ʿArabî, puis transmise dans le shiisme par Qûnawî, Mullâ Sadrâ, jusqu'à Henry Corbin au XXe siècle.

Les récits visionnaires

Une particularité magnifique de Suhrawardî : il n'a pas seulement écrit des traités philosophiques austères. Il a aussi composé une dizaine de récits courts en persan, allégoriques et mystérieux, qui mettent en scène un héros (l'âme) dans un voyage à travers les mondes spirituels. Ces récits — Le bruissement des ailes de Gabriel, Le récit de l'exil occidental, L'archange empourpré, Le rouge de la rose — sont parmi les plus beaux textes spirituels jamais écrits dans la langue persane.

حِكْمَة الإِشْرَاق

Ḥikmat al-Ishrâq — La sagesse de l'Illumination

Son chef-d'œuvre philosophique. Cinq livres qui exposent systématiquement sa métaphysique de la lumière, sa critique du péripatétisme avicennien, sa théorie de la connaissance par illumination. Réservé aux étudiants avancés, l'ouvrage sera abondamment commenté par les générations suivantes en Iran — notamment par Shahrazûrî et Quṭb al-Dîn al-Shîrâzî.

عَقْل سُرْخ

ʿAql-i Surkh — L'archange empourpré

Récit visionnaire en persan : un faucon prisonnier rencontre un sage à la beauté étrange, à la fois jeune et vieux, dont le visage est rouge comme la rose. Le sage lui révèle qu'il est l'ange chargé de cette région du monde, et lui enseigne la nature secrète de l'être. Texte court — quelques pages — mais d'une intensité poétique rare.

Alep et la mort

Suhrawardî voyage jusqu'à Alep, en Syrie, qui appartient alors au royaume de Saladin. Il y rencontre al-Malik al-Ẓâhir, le fils de Saladin, qui gouverne la ville. Le jeune prince — homme cultivé et de sensibilité spirituelle — est fasciné par le philosophe. Il le retient à sa cour, l'invite à débattre publiquement avec les savants locaux. Suhrawardî, dans ses débats, écrase tous ses adversaires par la subtilité de ses arguments.

Ce succès lui sera fatal. Les juristes d'Alep, vexés et inquiets, écrivent à Saladin : « Ce jeune homme est dangereux. Sa philosophie va corrompre l'islam, et votre fils est sous son influence. » Saladin — qui mène la guerre contre les Croisés et a besoin de l'unité religieuse — ordonne son arrestation et sa mort.

En 1191, Suhrawardî est exécuté à Alep, à l'âge de trente-sept ans à peine. Selon les chroniques, il aurait choisi lui-même son mode de mort — le jeûne jusqu'à l'extinction. Aussi est-il appelé al-Maqtûl, « l'assassiné », ou parfois al-Shahîd, « le martyr ».

Une postérité immense

La mort tragique de Suhrawardî aurait pu effacer son œuvre. C'est l'inverse qui se produit. Pendant les siècles suivants, sa philosophie de la lumière se diffuse en Iran et en Inde, devient l'un des fondements de la pensée mystique iranienne. Au XVIIe siècle, le grand Mullâ Sadrâ intègre l'ishrâq dans sa propre synthèse — la ḥikmat al-mutaʿâliya, la « sagesse transcendante » — qui dominera la philosophie iranienne jusqu'à nos jours.

Au XXe siècle, Henry Corbin consacre une partie majeure de son œuvre à Suhrawardî. Il traduit, édite, commente. Il découvre ses récits visionnaires au public francophone. Pour Corbin, Suhrawardî est le penseur clef qui permet de comprendre l'Iran spirituel — cette synthèse unique entre islam, héritage zoroastrien, philosophie grecque et expérience mystique chiite.

Suhrawardî tente l'œuvre la plus ambitieuse :
montrer que les grandes sagesses du monde ne sont qu'une seule Sagesse,
diffractée par les langues et les cultures mais identique dans son cœur. Henry Corbin, En islam iranien

Une lecture du Coran à la lumière

Suhrawardî médite particulièrement le Verset de la Lumière du Coran (24:35) — l'un des passages les plus mystiques du Livre saint :

Allâh est la Lumière des cieux et de la terre.
Sa Lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe.
La lampe est dans un verre — et le verre est comme un astre étincelant —
Elle est allumée à un arbre béni : un olivier ni d'Orient ni d'Occident,
dont l'huile semble éclairer même sans que le feu la touche.
Lumière sur lumière. Allâh guide vers Sa lumière qui Il veut. Coran 24:35

Pour Suhrawardî, ce verset est la clef du Coran. Il dit ce que toute sa philosophie cherche à articuler : Dieu est lumière ; la création est cascade de lumières ; et l'âme humaine — la lampe dans le verre — est destinée à recevoir cette lumière jusqu'à ce que lumière sur lumière se réalise en elle.