Aucun poète mystique n'a touché autant de lecteurs à travers les siècles. Aujourd'hui, plus de huit cents ans après sa mort, Jalâl al-Dîn Muhammad reste le poète vivant ou mort le plus vendu aux États-Unis. Son secret ? Une rencontre dont il n'a jamais guéri.
Jalâl al-Dîn Muhammad — connu de ses disciples comme Mawlānā, « notre maître », devenu Mevlana en turc — naît à Balkh, dans le Khorassan oriental, en 1207. Sa famille fuit l'avancée des Mongols et s'établit à Konya, en Anatolie seldjoukide.
À la mort de son père en 1231, le jeune Rûmî lui succède comme enseignant religieux : à vingt-quatre ans, il est juriste accompli, prédicateur respecté, à la tête d'une école religieuse florissante. Sa vie aurait pu se dérouler ainsi — celle d'un grand savant parmi d'autres.
Tout change en 1244. Un derviche errant, Shams al-Dīn al-Tabrīzī, arrive à Konya. Vieil homme rude, sans école, sans diplôme, sans confrérie. La rencontre est foudroyante. Les deux hommes se retirent ensemble plusieurs mois — Rûmî délaisse ses cours, ses livres, sa famille.
Shams disparaîtra deux fois — la deuxième définitivement, vers 1247-1248. Rûmî le cherchera, partira jusqu'en Syrie pour le retrouver. Et il comprendra, peu à peu, que Shams n'était pas extérieur — qu'il s'était fondu en lui.
J'étais cru, j'ai été cuit, puis calciné.
Rûmî — après sa rencontre avec ShamsDe cette perte naîtra la poésie. Le savant juriste devient un torrent de paroles. Il dicte à son disciple Husām al-Dīn, parfois en marchant, parfois en tournant sur lui-même dans une transe spontanée. Les vers jaillissent par milliers.
Le Mathnawī Maʿnawī — 25 000 distiques composés sur les dernières années de sa vie — sera surnommé « le Coran persan ». Le Dîvân-i Shams, lui, contient plus de 40 000 vers, tous signés du nom de l'ami perdu : comme si Rûmî, en s'effaçant, redonnait à l'autre l'œuvre qui jaillissait de leur union.
Rûmî n'a pas fondé d'ordre. La Mevleviyya — la voie des derviches tourneurs — sera structurée après sa mort par son fils Sultan Walad. Mais la danse rituelle descend directement de Rûmî, saisi un jour par le rythme des batteurs d'or au marché de Konya et tournant en extase jusqu'à l'après-midi.
Œuvre maîtresse
Mathnawī · 25 000 distiques · « le Coran persan »
Œuvre amoureuse
Dîvân-i Shams · 40 000 vers en mémoire de l'ami perdu
Successeur
Sultan Walad, son fils — qui codifie la Mevleviyya
Notre mort, c'est nos noces avec l'éternité.
Rûmî · Dîvân